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haiti.jpgLe français parlé en Haïti

Voici un article sur Haïti, à la fois encore si proche de la France et pas assez proche – comme toute la Francophonie - des préoccupations internationales des Français. Il présente un grand intérêt à la fois linguistique et politique. Son auteur Thierry Burkard est un orfèvre en la matière, puisqu’il fut Ambassadeur de notre pays à Port-au-Prince, après avoir été cadre supérieur de l’Agence internationale de la Francophonie, sous-directeur au ministère de la Coopération, chef de mission de coopération dans un autre pays créolophone, puis responsable au Quai d’Orsay de tout notre impressionnant réseau d’écoles et lycées à programmes français et franco-étrangers dans le monde entier. Albert Salon

Thierry Burkard, ancien ambassadeur en Haïti (2003-2006), préside la commission de terminologie des Affaires étrangères. Il est membre d’Avenir de la langue française.

[article reproduit avec l’aimable autorisation de L’Archicube, revue des anciens élèves de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, n° 9, décembre 2010, que nous remercions]

            Janvier 2010. Dans les décombres de Port-au-Prince, les sauveteurs guettent le moindre appel. Un pompier venu d’une province française rampe précautionneusement entre les dalles de béton effondrées, sous les regards d’une grande Haïtienne vêtue de bleu."Il y a quelqu’un ?" hurle-t-il à plusieurs reprises. Et la femme ajoute en créole, d’une voix ferme : "Parlez, mon garçon, parlez ! C’est Manman…" Mais personne ne répond, ni en français ni en créole.

            Le pompier remonte, couvert de gravats."Il n’y a rien, Madame. Plus personne de vivant." -— "Merci, merci". L’Haïtienne s’éloigne lentement, dignement. On la voit, de dos, s’avancer et se perdre dans la foule des vivants et des morts, et des morts-vivants.

            Rues jonchées de cadavres et de blessés allongés à même le sol, au milieu des carcasses des tap-tap, ces camionnettes bariolées qui sillonnaient la ville en proclamant "Dieu seul sauveur" ou "Rien ne sert de courir", entre les silhouettes déchiquetées des échoppes bric-brac et des petites écoles borlettes dédiées fièrement à Michel de Montaigne ou à Simone de Beauvoir. Un cortège mené par une bonne sœur chante à tue-tête la gloire de "Bon Dieu Grand Maître" ou de "Maman Marie du Bon Secours".

            Deux cent mille morts et deux fois plus de blessés. Un million de sans-abri, à la recherche d’eau et de nourriture. Les téléspectateurs de France découvrent horrifiés les ruines de ce qui fut la deuxième ville francophone du monde.

            Le français parlé en Haïti : c’est sur ce sujet que l’Archicube m’a demandé de m’exprimer, bien que je ne sois pas linguiste. Lorsqu’on mesure l’ampleur du séisme qui vient de frapper Haïti, le 12 janvier 2010, la somme des deuils et des souffrances, l’immensité des tâches qui attendent ce pays, presque entièrement à reconstruire, le sujet qui m’est proposé peut paraître dérisoire, anecdotique. Pourtant il touche à ce qui fait l’identité même d’Haïti. Que reste-t-il à ce pays martyr, si ce n’est l’originalité et la fierté de sa culture ?

            J’ai vécu en Haïti de 2003 à 2006. C’était mon premier et unique poste d’ambassadeur, après une carrière consacrée pour l’essentiel à l’action culturelle extérieure et aux services de la coopération. J’avais été heureux de cette nomination dans un pays du tiers monde, le plus pauvre du continent américain, mais lié à la France par une relation ancienne, difficile et vivace.

            Je gardais le souvenir de quatre années passées à l’Ile Maurice, autre terre créole, beaucoup plus composite qu’Haïti, kaléidoscope de langues, de cultures et de religions, marquée par la colonisation britannique, mais où le français avait réussi non seulement à garder sa place mais à progresser.

            Qu’en était-il de la francophonie en Haïti ? Pour la première fois, le Département envoyait à Port-au-Prince un ambassadeur de formation littéraire. Dans ce pays en crise, l’urgence était cependant humanitaire avant tout, et plus politique que culturelle.

            Je n’étais d’ailleurs pas le seul Normalien à l’œuvre en Haïti en cette fin d’année 2003, à la veille du Bicentenaire de l’Indépendance, que le président Jean-Bertrand Aristide souhaitait célébrer en grande pompe, le 1er janvier 2004. Par une étrange coïncidence, deux autres "camarades" de l’École devaient se trouver sur place en même temps que moi : Régis Debray, mon cacique de 1960, et Claude Ribbe, philosophe de la promotion 1974. Placé par le ministre Villepin à la tête d’un ambitieux "comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes", Régis Debray était un admirateur de l’Aristide première manière, mais il devait rapidement déchanter. Quant à Claude Ribbe, polémiste et fabulateur, il était à la solde du président haïtien.

            L’activisme de ces deux donneurs de leçons, que tout opposait, à commencer par le talent, ne m’a pas facilité la tâche, puisque j’étais, dès les premières semaines de ma mission, persuadé qu’il n’y avait plus rien à espérer du mielleux autocrate. On y verra plus clair quand les archives du Quai d’Orsay seront accessibles. Aristide et les trois archicubes : beau thème de recherche pour le futur historien de ces mois agités qui ont conduit à la chute du président honni, le 29 février 2004, période si bien évoquée dans le roman de Lyonel Trouillot, Bicentenaire. Mais ce n’est pas ici le lieu d’en dire davantage. Revenons aux considérations linguistiques.

Toponymie

            Lorsque le voyageur prépare son séjour en Haïti et examine pour la première fois une carte du pays (comme je l’avais fait aussi pour l’Ile Maurice), il est frappé non seulement par l’étrangeté de ses contours – gueule de dragon ouverte sur la mer des Caraïbes – mais aussi par la richesse et la diversité des noms de lieux. On y découvre une francité vieille de plusieurs siècles. Rares sont les noms d’origine amérindienne, à part celui du pays lui-même, qui a supplanté Saint-Domingue ; à peine moins rares ceux d’origine africaine. Les premières appellations sont sans doute dues aux flibustiers et aux boucaniers, bientôt suivis par les colons venus de la France de l’Ouest et, plus tard, par les dirigeants du nouvel État, fiers de son indépendance, mais ne connaissant pas d’autre idiome officiel que le français. De ces strates successives est née une toponymie originale, indubitablement française, mais traversée parfois par un souffle d’extravagance, de surréalisme spontané.

            A Port-au-Prince, j’ai découvert des quartiers au nom évocateur : Carrefour-Feuilles, Turgeau, Martissant, Bel Air, Bas-Peu-de-chose, Morne-à-Tuf, Canapé Vert… Et la plupart des Français connaissent aujourd’hui Cité Soleil, l’immense bidonville de trois cent mille âmes, dont le nom éclatant est comme un défi.

            Quelques grandes villes de province font flotter au-dessus de leurs décombres l’étendard de leur nom sonore et mystérieux, gorgé de voyelles : les Gonaïves, cité de l’Indépendance, tenue par le gang de l’Armée Cannibale et ravagée par plusieurs inondations monstrueuses, Léogane, épicentre du séisme, Miragoâne et Petit-Goâve, autres villes détruites, Ouanaminthe, aux confins de la République dominicaine.

            Le port de Jacmel doit son nom au pirate qui l’aurait fondé. Ville au charme colonial, aujourd’hui défigurée, elle a vu naître Jeanne Duval, l’égérie noire de Baudelaire, et le poète Alcibiade de Pommayrac, au nom de cadet de Gascogne, en l’honneur de qui s’élève, ou plutôt s’élevait, le plus beau des lycées privés, créé par une mécène française. Hadriana, l’héroïne de René Depestre, dont les ailes de zombie planent sur Jacmel, a vu tous ses rêves transformés en cauchemar.

            Je garde aussi le souvenir de mes trop rares expéditions dans l’arrière-pays, à travers les mornes désolés, dans une voiture blindée conduite par des gendarmes et qui peinait sur des routes abominablement défoncées. Les découvertes langagières n’étaient pas moins émouvantes que les sites et paysages encore préservés. La route dangereuse qui menait aux plages des Arcadins passait par la Croix-des-Bouquets et la plaine du Cul-de-Sac, dont les Haïtiens font sonner l’L. On traversait les villages de Bon-Repos, Source-Matelas, Cabaret…

            Au Nord du pays, du côté de Cap-Haïtien, qui fut capitale à l’époque française, on pénètre dans les terres du roi Christophe, dont le palais de Sans-Souci n’est plus qu’une ruine depuis le séisme de 1842, tout comme l’est aujourd’hui, et jusqu’à quand ? le Palais National de Port-au-Prince. Les petites villes de Marmelade et de Limonade ont été des duchés d’opérette, propres à réjouir Offenbach. Plus à l’Ouest, après le Borgne et Port-de-Paix, la baie des Moustiques et celle de Port-à-l’Écu, on arrive au bout du monde, au Môle-Saint-Nicolas, où débarqua Christophe Colomb le 6 décembre 1492, jour de la Saint-Nicolas. Et non loin de là, sur un plateau aride, éclate comme un coup de canon le nom d’une bourgade empoussiérée : Bombardopolis. Cette fois, c’est La Fontaine qui revient à la mémoire : Ratopolis était bloquée.

            Au Sud, dans l’autre longue presqu’île d’Haïti -— la mâchoire inférieure du dragon — au-delà de Petit-Trou-des-Nippes et de Jérémie, dite la ville des poètes, c’est une autre litanie qui vient chanter aux oreilles du randonneur héroïque : Anse-d’Azur, Trou-Bonbon, Abricot, Dame-Marie, Barladelle, Carcasse… On est en pleine poésie toponymique, comme dans la vieille rengaine du temps du dauphin Charles : Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme… aussi lancinante que la comptine Haïti chérie que chantonnent tous les enfants du pays.

            Voici plus corsé. Sur la route de Hinche, je m’étonnais du nom d’une grosse ville provinciale, Mirebalais, nom aussi étrange et saugrenu que celui de la ville mauricienne de Curepipe où j’ai séjourné autrefois. Était-ce, comme on le prétend, une référence à Mirebeau en Poitou ? Je crois plutôt avoir découvert l’explication de ce mot dans un roman de mon collègue Jean-François Parot, ambassadeur et dix-huitiémiste distingué, le mirebalais étant, dans les parties fines de la Régence, le boute-en-train de ces dames. Plaisant hommage à des capacités amoureuses célébrées plus tard par Depestre ou Laferrière…

            Je pourrais continuer longtemps l’énumération de mes découvertes toponymiques. Par exemple, dans le registre du bestiaire : Bois-Caïman, la Ravine-à-Couleuvres, le Lagon-aux-Bœufs, l’île de la Tortue, Ile-à-Vaches, Anse-à-Veau… Ou évoquer quelques figures féminines inconnues, concubines de flibustiers ou émules de Claire-Heureuse, l’épouse bien-aimée du cruel Dessalines : qui sont-elles, ces Dames du temps Jadis qui ont donné leur nomaux villages de Chantal, Annette, Port-à-Nanette, Port-à-Margot ?

Patronymie

Les noms de famille haïtiens ont, eux aussi, leur originalité et leur diversité. Parmi ces signatures, comme on dit aussi sur place, on retrouve d’abord, bien évidemment, les patronymes des premiers colons français, venus de Bretagne, de Normandie ou des pays de la Loire, noms qu’ils ont transmis à leur descendance, légitime ou de main gauche, et parfois aussi à leurs affranchis. Par la suite, les échanges commerciaux et les mouvements migratoires du XIXe siècle ont laissé d’autres traces : les grands noms de la bourgeoisie blanche ou mulâtre peuvent être d’origine allemande ou scandinave (Brandt, Braun, Mevs, Madsen…) ou encore syro-libanaise (Apaid, chef de l’opposition à Aristide, Boulos, Issa...). Mais la plupart des patronymes sont hérités des anciens noms d’esclaves.

            L’inventivité que nous avons constatée dans la toponymie ressurgit dans certains de ces noms de famille : c’est ainsi que, pendant mon séjour en Haïti, j’ai vu le premier ministre Latortue prendre la place du premier ministre Neptune, jeté en prison, et les temps n’avaient pourtant rien de drolatique. D’autres patronymes célèbrent des grands hommes : Pompée, Voltaire, Talleyrand, Kléber et même, ô paradoxe ! Napoléon.

            Ce qui surprend le plus, c’est l’extraordinaire abondance des noms de famille qui sont en fait des prénoms, ceux que les anciens esclaves avaient reçus à leur baptême. A tout seigneur tout honneur : le président Aristide porte un prénom, tout comme son successeur, le président intérimaire Alexandre. Mais la liste des noms-prénoms est infinie : Georges, Paul, Benoît, Étienne, Denis, Armand, Auguste, Moïse, Basile, Christophe, Jean-Marie, Pierre-Louis, Pierre-Charles, Jean-Baptiste, Philoctète, Marcelin, Mathieu, Mathurin, Théodore, Zéphirin… Liste bien incomplète, mais qui m’a semblé exclusivement masculine, alors que, pour des raisons que je ne m’explique pas, les prénoms féminins sont souvent utilisés dans la patronymie d’autres terres créoles (Guadeloupe et Martinique).

            Lorsque ces noms-signatures sont précédés de prénoms, et souvent de prénoms doubles, l’étranger non initié a peine à s’y retrouver. Aussi certains Haïtiens ont-ils choisi pour leurs enfants des prénoms anglais : Evans, Leslie, Windsor (mais cette mode est plutôt moins répandue qu’en France) ou des prénoms inattendus, qui apportent leur charge d’exotisme et de prestige : Napoléon (encore lui), Charlemagne, Robespierre, Roosevelt, Wilson, et même Himmler. Avec des orthographes parfois fantaisistes : Rotchild, Francklin, Beethova.

            A quoi s’ajoutent parfois des surnoms en créole, les noms-jouets. Les bandits de Cité Soleil, ces chimères qui semaient l’effroi dans la ville, étaient connus sous des appellations faussement dérisoires (Toutou, Pinochet), ou scabreuses (Grenn Sonnen, les "graines" sonnantes), ou délibérément terrifiantes (Dread Wilmé, Ti Kouto, les frères Kadav).

Le français parlé

            Lorsqu’on évolue dans les sphères officielles d’Haïti, on est frappé par la qualité du français qui s’y parle. Hommes politiques et hommes d’affaires, journalistes, hauts fonctionnaires, grande et moyenne bourgeoisie (classe peu nombreuse, mais elle existe !), sans même parler des écrivains et des universitaires, tous s’expriment dans une langue correcte, voire châtiée, presque sans accent, avec une aisance souvent supérieure à celle des élites africaines que j’ai connues par ailleurs.

            Bien entendu, ces interlocuteurs éduqués connaissent souvent l’anglais. Les États-Unis sont à 1200 kilomètres des côtes haïtiennes. Ils ont occupé l’île pendant vingt ans (1915-1934) et y sont revenus à plusieurs reprises à la faveur des péripéties politiques, en 1994 et 2004, et maintenant, pour cause humanitaire, en 2010. Et surtout la diaspora haïtienne est fortement implantée en Amérique du Nord, notamment à New York (600 000 immigrés) et à Miami (200.000). On ne peut donc s’étonner que même le bon français d’Haïti soit émaillé d’expressions et de tournures empruntées à l’anglais. Ce ne sont pas toujours les mêmes qu’en France : le tee-shirt est resté un maillot, mais les artisans sont des boss et les boss-métal travaillent sur les droums, ces bidons de fuel qu’ils transforment en œuvres d’art. Au demeurant, la floraison de termes anglo-américains m’a paru en Haïti moins envahissante qu’elle ne l’est aujourd’hui dans notre France très laxiste.

            Le français d’Haïti a gardé ses particularismes, qui en font le charme. Le parler du XVIIIe siècle, les provincialismes importés par les premiers colons, les créolismes, ont laissé de fortes empreintes. On se dit bonjour, mon cher le matin et bonsoir à partir de midi. Dans les rues de Port-au-Prince, on marche au milieu des ordures qui s’appellent des fatras. On muse quand on prend son temps. Les embouteillages sont des blocus, dans un incroyable entremêlement de machines (automobiles), de tap-tap (taxis collectifs) et de cabouettes (charrettes), parfois tirées par une bourrique. Les crises politiques s’accompagnent des sinistres déchoukages, qui consistent à démolir et même raser ("déraciner") l’habitation de l’adversaire.

            Les marchés de Port-au-Prince et les étals des madam Sara sur les trottoirs disloqués proposent à leurs pratiques, en-dehors des temps de troubles ou de disette, une profusion de légumes et de fruits qui ont leurs dénominations locales : patates, ignames, pois (haricots), giraumons, diondions (champignons noirs), chadèques (pamplemousses), figues (bananes), goyaves, corossols, caillemites…

            L’usage du français à Port-au-Prince ne se limite pas aux classes aisées. Tous les Haïtiens qui sont passés par une école, même médiocre – ce qui est plus facile dans la capitale que dans l’arrière-pays – et beaucoup d’autres, restés analphabètes, possèdent une teinture de la langue de prestige et sont fiers de montrer leur savoir. Dans la capitale, il est presque impossible à un ambassadeur d’engager (au cas où il aurait fait de gros efforts d’apprentissage) une conversation en créole avec des interlocuteurs de rencontre : on passe aussitôt à une langue hybride, mi-français mi-créole, qu’on aurait appelée autrefois le petit nègre. Et il y a de belles surprises. Les téléspectateurs français ont pu entendre, dans les reportages sur le séisme, des petites gens qui avaient tout perdu s’exprimer dans une langue plus compréhensible que celle de certains de nos compatriotes issus de la "diversité culturelle".

            Mais cette remarque n’est valable que pour Port-au-Prince et quelques grandes villes. Dans l’immensité du pays, dans les campagnes reculées et déshéritées, où vivent ou survivent six à sept millions de paysans, seul le créole est en usage.

Le créole

            Le créole est la langue de communication orale. Tous les Haïtiens le parlent. 70 à 80 % d’entre eux ne parlent que lui. Arrivant de France, on est complètement dépaysé, mais il est possible, avec l’aide de manuels sommaires de conversation, de se débrouiller assez vite, moyennant quelques trucs. Que les linguistes me pardonnent !

            D’abord, la base lexicale est presque exclusivement française. Contrairement à ce qu’on lit parfois, le vocabulaire créole n’est pas un mélange de mots d’origine amérindienne, africaine et française. Les Indiens tainos ont été éliminés, sans laisser d’empreinte linguistique. Les esclaves importés de différentes régions d’Afrique occidentale ont été impitoyablement séparés les uns des autres par les négriers et disséminés dans les plantations, de manière qu’ils ne puissent pas reconstituer des groupes ethniques homogènes et qu’ils soient obligés d’utiliser pour communiquer, même entre eux, la langue du colonisateur, simplifiée pour leur usage.

            Les survivances africaines, "guinéennes", se retrouvent, m’a-t-il semblé, dans le vocabulaire lié au vaudou, cette religion pratiquée par un très grand nombre d’Haïtiens, et pas seulement dans les campagnes, en osmose avec le christianisme imposé par les anciens maîtres. Les loas (mot qui serait d’origine nigériane) régissent le monde vaudou : Ogou, dieu du feu et de la guerre, Dambala et Simbi, divinités des sources, Agwétaroyo, dieu de la mer, Erzulie Fréda, déesse de l’amour, les jumeaux marassas (surnom donné naguère au couple formé par Aristide et Préval), les guédés, esprits des cimetières, les oungan et les manbo (prêtres et prêtresses), etc.

            Mais même dans ce domaine ésotérique, la langue française s’est fait une place : le ounfo (le fort ?), sorte de temple rudimentaire où se célèbrent les mistè (mystères), s’organise autour de piliers qui sont le poteau-mitan et les poteaux-coins. Et je n’aurai garde d’oublier les zombis (les ombres ?), ni le redoutable Baron Samedi dont la croix maléfique, chargée de chaînes, avait été érigée à mon arrivée en face de l’ambassade de France.

            Pour en revenir au vocabulaire courant, voici quelques repères que j’avais identifiés pour faciliter mon passage du français au créole (démarche peu scientifique, j’en conviens) :

            - le R a souvent disparu, notamment à la fin des mots : bonjou

            - le S, issu de l’article pluriel en français, se retrouve au singulier, comme initiale devant une voyelle : zognon, zoreille, zoiseau, zange

            - le T final est parfois sonore (plus souvent qu’au Québec) : milèt (mulet), icitte, cabrit, jouet, chat, rat, sourit

            - le "vous" (ou) marque à la fois le tutoiement et le vousoiement

            - des syllabes disparaissent en début ou en fin de mot (l’aphérèse étant plus fréquente que l’apocope…) : ti (petit), ka (capable), rété (arrêter, habiter), tendé (entendre), rivé (arriver), mandé (demander), toufé (étouffer), valé (avaler)

            - l’article français est parfois soudé au mot : lapli (pluie), lay (ail), lajan (argent), lakay (chez, à la maison), lakou (cour = résidence du paysan), labapin (arbre à pain), lamvéritab (le "véritable" arbre à pain), légliz (église), lestomak (poitrine, comme chez Corneille), lot (autre), lavalas (avalanche, le parti politique d’Aristide)

            - la nasalisation est beaucoup plus fréquente qu’en français : zanmi (ami), lanmou (amour)

            Cependant, ce qui fait l’originalité du créole, ce n’est pas seulement ce vocabulaire, qui pourrait être interprété comme une simple déformation du français, donnant naissance à un patois, c’est l’existence d’une grammaire et d’une syntaxe spécifiques. Voici encore quelques observations de néophyte :

            - les substantifs et les verbes sont invariables

            - l’article (quand il existe) se place après le substantif et il est aussi invariable : péi-a, le pays, pri-a, le prix

             - de même pour le démonstratif ça-a

             - enfin, ce qui me paraît le plus important (et le plus difficile à assimiler), le temps et l’aspect se marquent grâce à des particules antéposées au verbe :  m vini : je viens, m pral vini : je viendrai, m te vini : je suis venu, m t ap vini : j’étais en train de venir, m ta vini : je viendrais…

            Le créole est bien une langue, capable d’exprimer les nuances de la pensée. Quand on y ajoute l’inventivité lexicale, la richesse des expressions imagées, la capacité à créer des mots nouveaux, on comprend qu’elle ait séduit, et séduise de plus en plus, les poètes et les hommes de théâtre (Frankétienne, par exemple).

            Je n’en étais pas là. J’étais tout au plus capable de suivre les propos des hommes politiques et des journalistes, qui s’expriment, notamment sur les ondes de la radio et de la télévision, dans un créole de base, nourri de termes technocratiques et abstraits, empruntés au français. Mais, lorsque le président Aristide se lançait dans ses diatribes populistes, hérissées d’allusions à la vie quotidienne ou au vaudou, je n’arrivais pas à suivre. Quant à mener une conversation avec les petites marchandes ou les paysans des mornes, je n’y suis jamais parvenu.

            Une énorme difficulté surgit lorsqu’il s’agit de passer de la langue orale à la langue écrite.

Les citations que j’ai faites plus haut ont été transcrites du créole en utilisant une orthographe aussi proche que possible du français. Mais la tendance actuelle va tout à fait à l’opposé. Les zoiseaux ont fait place aux zwazo. Depuis la chute de Jean-Claude Duvalier et la nouvelle constitution de 1987, le créole a été officialisé comme langue nationale au même titre que le français et la graphie du créole qui s’est imposée (comme d’ailleurs dans la plupart des pays créolophones) est une graphie scientifique et phonétique. Elle a le mérite de rendre compte des nuances de la prononciation et d’utiliser une seule lettre pour chaque son (à l’exception des nasales, de ch et de ou), ce qui facilite l’alphabétisation. Mais elle coupe le créole du français.

            Lorsque je me suis installé dans ma résidence de Port-au-Prince, admirable demeure coloniale aujourd’hui détruite, j’étais intrigué par une inscription tracée à la peinture sur le mur d’enceinte : TITID WA. Il m’a fallu plusieurs jours pour comprendre ce slogan : Aristide roi. Et pourtant, wa et roi, n’est-ce pas quasiment le même mot ?

            Ochan pour Dessalines ou pour tout nouveau président ! Gloire à eux : mais derrière cette acclamation, qui pourrait reconnaître la vieille formule militaire : Aux champs ?

            La lecture de textes en créole moderne est pour les francophones un exercice ardu. Les Haïtiens cultivés ont eux-mêmes toutes les peines du monde à les déchiffrer ; ils ne lisent de journaux qu’en français. L’absence d’accent aigu sur le son é (à la différence du créole guadeloupéen) est particulièrement déroutante. On comprend que les enseignants qui initient les étrangers au créole leur recommandent de faire table rase de leur connaissance du français et d’aborder leur apprentissage comme s’il s’agissait d’un idiome totalement différent. Il paraît qu’on fait alors des progrès rapides. C’est ainsi que procèdent les évangélistes américains ou les experts des Nations Unies qui, le plus souvent, débarquent dans l’île en ignorant totalement le français.

            La reconstruction d’Haïti après le séisme, immense tâche qui va entraîner un déferlement de coopérants civils et militaires du monde entier, aura pour conséquence d’accroître encore, à côté de l’anglais, la diffusion du créole comme langue de communication écrite au détriment du français. La nouvelle capitale risque de s’appeler Potoprens.

Le français et le créole : une coexistence pacifique ?

            L’enseignement est une des priorités d’Haïti. Il est la préoccupation de tous les habitants. Le taux d’analphabétisme dépasse 50 %.

            L’élite bourgeoise de Port-au-Prince envoie ses enfants au lycée français Alexandre Dumas ou, si elle a de très gros moyens, à l’École américaine. Le plus grand nombre fréquente deux prestigieuses écoles religieuses, Sainte-Rose de Lima ou Saint-Louis de Gonzague, qui ont formé les meilleurs francophones du pays. Il existe aussi quelques bonnes institutions en province, par exemple à Cap Haïtien ou à Jacmel. Mais il s’agit presque toujours d’écoles privées, qui ne touchent qu’une infime minorité.

            L’enseignement public, dont les professeurs sont formés à l’École normale supérieure, ne couvre que 15 % des besoins. N’importe qui peut ouvrir une petite école privée, avec deux ou trois salles de classe, utilisées en roulement, et des enseignants plus ou moins improvisés, en vue d’attirer une clientèle très modeste qui se saigne aux quatre veines pour acquitter les droits d’écolage et les dépenses annexes (chaussures, uniformes…). Les petits écoliers inondent les rues de Port-au-Prince, avec leurs tenues propres, leurs chemises blanches, et des couettes dans les cheveux des filles.

            Conformément aux recommandations des linguistes et de l’Unesco, l’alphabétisation se fait officiellement en créole. Mais les familles, même les plus humbles, insistent pour que leurs enfants apprennent le plus tôt possible le français, seul instrument de promotion sociale, de manière à leur permettre de sortir du ghetto de la paysannerie et d’accéder, si Dieu veut, à de petits postes dans l’administration. Le résultat de cette confrontation entre le créole et le français et du recours exclusif à la mémorisation est, bien souvent, un désolant ratage éducatif.

            J’ai vu, dans des villages reculés, des petites écoles en béton qui faisaient la fierté du maire (sont-elles encore debout ?) mais n’avaient aucun matériel pédagogique. L’instituteur, au français approximatif, se contentait, m’a-t-il semblé, d’inscrire au tableau noir et de faire répéter aux soixante élèves deux colonnes de mots, l’une en créole, l’autre en français. On peut craindre qu’en fin de compte, les élèves ne parviennent à dominer ni le créole écrit ni le français.

            A l’église, lieu essentiel de la vie sociale, on retrouve la même dichotomie. Longtemps, le français a été, avec le latin, la langue de l’Église catholique en Haïti, sous la direction d’évêques et de prêtres venus de France, souvent de Bretagne. L’indigénisation du clergé s’est accompagnée d’un recours progressif à la langue créole. Les prêtres de la "petite église", à commencer par le Père Aristide, ont illustré leur rejet de la hiérarchie traditionnelle en utilisant et en valorisant la langue du peuple. Cette évolution est irréversible, d’autant plus que les mouvements protestants, concurrents de l’Église catholique et rassemblant aujourd’hui un nombre presque équivalent de fidèles, ne connaissent que le créole.

            A la télévision et surtout à la radio, les émissions en créole — un créole d’ailleurs simplifié et francisé — occupent au moins la moitié du temps d’antenne.

            L’administration, l’enseignement supérieur, la littérature restent les remparts du français. Mais jusqu’à quand ?

L’action de la France

Pour la première fois dans l’Histoire, un président de la République française s’est rendu en Haïti, le 17 février 2010. Il a annoncé que la France comptait apporter une contribution importante à la reconstruction du pays après le séisme. Espérons que les actes suivront les paroles, ce qui n’avait guère été le cas dans un passé récent après la mission de Régis Debray. Les engagements de la France devraient concerner tous les domaines : aide humanitaire, infrastructures routières, édifices publics, agriculture, tourisme, santé et éducation…

            C’est sur ce dernier point que je voudrais insister. Certes, il y a urgence sur tous les fronts et les financements internationaux seront indispensables pendant au moins une dizaine d’années. Les attentes et les priorités sont telles que le domaine éducatif risque de passer au second plan, alors que tous les spécialistes de la coopération le considèrent pourtant comme le socle d’un développement à long terme.

            Il me semble que c’est dans ce domaine que devrait se concentrer l’aide bilatérale de la France, celle-ci ne représentant d’ailleurs, et on peut le regretter, qu’une part minime de notre apport financier à Haïti, canalisé par des institutions multilatérales, notamment l’Union européenne, sur lesquelles nous n’exerçons pas assez de contrôle.

            C’est à la France de prendre en main la réforme du système éducatif, en veillant à la qualité de l’enseignement du français (même si l’alphabétisation en créole est aujourd’hui incontournable), à la formation des professeurs, des instituteurs, des journalistes, des juges, à la diffusion de la presse et du livre en français, à l’aide à la création littéraire. Il faut soutenir les écoles, les lycées et les universités, augmenter le nombre de bourses, développer notre réseau d’Alliances françaises en province, conforter la présence du français à la radio et à la télévision.

            Deux réformes de fond sont indispensables pour le développement du pays : celle de l’état civil et celle du cadastre. Elles peuvent, sous l’impulsion d’experts internationaux non francophones, entraîner la créolisation des noms de personnes et de lieux. C’est à nous de veiller à ce qu’Haïti garde son empreinte française et de tout faire pour éviter une dérive linguistique comparable à celle d’un pays comme les Seychelles où la généralisation du créole et de l’anglais a définitivement étouffé le français.

            Pour maintenir Haïti dans le monde francophone, que ses écrivains illustrent avec tant d’éclat, il est nécessaire de conjuguer la volonté des Haïtiens eux-mêmes avec une aide accrue de la France. C’est à eux et c’est à nous de faire en sorte que reste en usage, dans des campagnes rénovées, l’antique salutation des hommes libres : Honneur ! - Respect !

Thierry Burkard

Ancien ambassadeur en Haïti (2003–2006)


Date de création : 09/01/2011 - 22:55
Dernière modification : 25/03/2011 - 19:15
Catégorie : Cadre institutionnel - Francophonie - Les différents pays

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