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Les écoles d’ingénieurs à la française séduisent à l’étranger

Le Figaro - 18 janvier 2012

L’École centrale de Pékin vient de diplômer sa première promotion. Les écoles françaises généralistes, parce que non universitaires, s’exportent. C’est leur lien étroit avec les entreprises et l’importance des stages dans les cursus qui séduisent ainsi que la pédagogie par projet.

La France ne vend pas que ses parfums, ses vins ou son savoir-faire aéronautique à la Chine. Plus complet, plus ouvert que le modèle chinois, son système de formation d’ingénieurs, si particulier parce que généraliste, séduit et s’exporte. C’est dans une salle dorée du massif Palais du peuple, l’équivalent du Parlement, à Pékin, que la première promotion de "l'École centrale de Pékin" a reçu son diplôme, le 7 janvier dernier lors d’une cérémonie réglée au millimètre. Les 75 élèves chinois, revêtus d’une toge d’inspiration anglo-saxonne, sont émus, à commencer par la charismatique Linda Lin, 23 ans. Déjà embauchée par le groupe Total, elle parle un français impeccable alors qu’elle ne connaissait pas un mot de celle langue il y a six ans : "Les formations d’ingénieurs françaises sont très réputées, c’est pour cela que j’ai décidé de m’inscrire à Centrale Pékin", raconte-t-elle. L’enjeu est "énorme" "On est entre deux pays avec des possibilités d’avenir démultipliées", explique la jeune femme.

Comme ses condisciples, elle a suivi le parcours de cette école inaugurée en 2005 et calquée sur le modèle français : un an de français intensif, deux ans de classes préparatoires puis trois ans de cycle ingénieur. L’insertion est comparable à celle des écoles françaises. Une quarantaine de diplômés a trouvé un CDI soit dans des entreprises françaises implantées en Chine, soit dans des entreprises chinoises. Vingt autres vont s’engager dans des thèses, alors que la Chine embauche des chercheurs et des professeurs à tour de bras.

Ces étudiants ont choisi Centrale parce qu’ils espéraient travailler en Chine, en France ou à l’étranger pour des entreprises internationales, friandes de ces recrues à double compétence culturelle. Ils rêvent de Schlumberger, PSA, Saint-Cobain ou Veolia. Cao, 26 ans, est fasciné "par la culture scientifique et industrielle française avec le TGV et Ariane". D’autres évoquent un pays "romantique" et la lecture de Jules Verne...

Deux ministres chinois assistaient à la cérémonie ainsi que k ministre français Thierry Mariani. Le modèle français "nous inspire beaucoup", explique Miao Wei, ministre de l’Industrie. La Chine qui entend "créer de l’innovation" a ainsi décidé l’an dernier de modifier son système de formation d’ingénieurs dans soixante de ses universités pour le rendre plus généraliste. Il s’agit du "programme d’ingénieurs d’élite"."La copie, aujourd’hui très présente dans le système éducatif chinois, n’est pas adaptée à la créativité", poursuit le ministre. Le gouvernement a donc décidé de s’orienter vers un modèle hybride, français et chinois, pour mieux former ses ingénieurs. Aujourd’hui extrêmement spécialisés dans une discipline dès après le gaokao (baccalauréat), les étudiants chinois auront bientôt un enseignement plus large : "Cette éducation scientifique généraliste permet aux Chinois de former des individus plus adaptables et performants dans les entreprises. Ils ont la capacité de maîtriser des sciences complexes, mêlant mathématiques, physique, chimie", analyse Pierre Dreux, directeur adjoint de l’École centrale Lyon.

La place privilégiée de la France
C’est en 2003 que le gouvernement chinois a "compris" que "l’on ne pouvait pas passer de l’usine du monde à un système d ‘innovation sans modifier son éducation", raconte-t-il Le système français des grandes écoles, avec concours à l’entrée, intéresse alors, car il sonne familièrement aux oreilles chinoises. Après tout, ne sont-ils pas les inventeurs des très anciens concours impériaux ? Les écoles françaises généralistes, par ce que non universitaires, intriguent. Ce sont leurs liens étroits avec les entreprises et l’importance des stages dans les cursus qui attirent ainsi que la pédagogie par projet et par équipe, plus novatrice que les cours magistraux. Si les Allemands ou les Anglo-Saxons ont aussi installé des formations en Chine à partir des années 2000, la France conserve une place privilégiée. Outre Centrale Pékin, l’exemple emblématique, les formations se sont multipliées ces dernières années. Environ 500 accords de partenariats universitaires existent Des doubles diplômes et masters ont été créa, enlie autres par l’École des mina de Paris et les Ponts et Chaussées. A l’image de Centrale Pékin, les universités de technologie de Compiègne, Troyes et Belfort ont fondé une école en 2005, hébergée par l’université de Shanghai. Elle compte 800 étudiants.

En septembre 2007, un institut d’aéronautique a été inauguré à Tianjin, associant trois écoles dont l’École nationale de l’aviation civile. Enfin, un accord a été signé en septembre pour créer un Institut franco-chinois de l’énergie nucléaire à l’université de Canton qui engage notamment L’École des mines de Nantes et l’École nationale supérieure de chimie de Paris. Il vise à former chaque année "à la française" 100 à 150 ingénieurs chinois en génie atomique pour répondre à la demande croissante de l’industrie chinoise et des entreprises françaises partenaires dans le domaine de l’énergie nucléaire civile."Avoir des leaders chinois dans les entreprises françaises implantées en Cime, c’est très important", estime François Issard, président de Total en Chine."Ces ingénieurs favoriseront des échanges sur le plan industriel et économique", assure Bernard Belloc, conseiller de Nicolas Sarkozy pour l’enseignement supérieur, très attentif à l’évolution de Centrale Pékin,

"La révérence pour le prof est immense"
S’ils ne connaissaient pas les "classes prépas", spécificité française, la personnalité de deux professeurs passionnés du lycée Louis-le-Grand, détachés par l’État français, ont achevé de convaincre les officiels chinois. Dans une des salles de Centrale Pékin, Yves Dulac, professeur de physique, mêle étymologie et sciences physiques dans son cours. U ose des citations latines, "très appréciées parles étudiants", et montre une photo de Sophie Marceau pour expliquer une question d’optique... Les enseignants français ont dû s’adapter à un univers culturel très différent :
"Les exercices chinois sont très convenus, basés sur la mémorisation. On choque les étudiants quand on leur demande le pourquoi. Eux sont dans le comment. Ils ne comprennent pas que les examens français changent tous les ans. La révérence pour le prof est immense. On les aimerait plus insolents mais, en six ans, ils se sont déjà bien ouverts", constate Yves Dulac. En Chine, tout est très diplomatique."On ne peut pas dire à un élève qu’il est nul, comme en classe prépa française", explique Jean-Pierre Lainé, professeur de mécanique de l’École centrale de Lyon. "Au début je notais sec. Maintenant j’essaie d’éviter d’humilier les étudiants. Mais cela ne les empêche pas d'être bons." Lui pense qu’il n’y a pas encore assez d’hybridation avec le modèle chinois pour que le modèle se pérennise et attire des professeurs chinois.

C’est bien le problème car l’expérience reste fragile. Si l’université de Beihang offre ses locaux, la France a financé la moitié du projet depuis six ans, soit 12 millions d’euros par le biais des cinq Écoles centrales (Lyon, Hile, Paris, Nantes et Marseille) qui envoient chaque année 150 de leurs enseignants donner des cours à Pékin. L’État français finance trois postes et douze entreprises ont accordé chacune 40 000 euros par an. Mais cinq d’entre elles se sont dégagées au fil des années... Quant aux coûts d’inscription, imposés par la Chine, ils restent très faibles. Il faudra donc trouver d’autres pistes moins coûteuses en frais de déplacement et recruter à terme des enseignants chinois, issus de Centrale Pékin. Le gouvernement chinois vient d’accepter de prendre à sa charge le financement de postes de professeurs de prépa et deux firmes chinoises pourraient rejoindre les entreprises françaises."Tout se renégocie en permanence", souligne un porteur du projet, même si Hervé Biausser, le directeur de l’école centrale de Paris, estime que l’école devrait atteindre son rythme de croisière en 2013. De toute façon, "si c’était à refaire, on le referait. Pour notre marque, c’est une publicité incroyable. Tout le monde nous félicite pour cette aventure", affirment en cœur les écoles. Fort de cette expérience internationale, le groupe prépare une implantation au Maroc pour 2013."E s’agira cette fois d’un financement intégralement marocain", assure Hervé Biausser. D’autres projets moins avancés sont aussi en négociation au Brésil, en Russie et en Corée.

Marie-Estelle Pech
Envoyée spéciale à Pékin


Date de création : 24/01/2012 - 22:17
Dernière modification : 24/01/2012 - 22:20
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