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Vietnam, Laos, Cambodge

Un article fort intéressant publié dans Valeurs Actuelles Travailler en français sur le Mékong (10/5/2012)

Cet article de Mme Christine Murris, représente le point de vue de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), met en valeur la poursuite des actions fortes que l'AUF de Michel Guillou, puissamment aidée par le Ministère français de la Coopération avec les crédits français du FAC, avait pu mener dans les années 1990 dans toute l'ancienne Indochine.
ALF a demandé à Charles Durand, ancien Directeur de l'IFI de Hanoï, de réagir. Il nous donne ici son sentiment, qui rejoint nos propres informations.
Albert Salon.
 

Réflexions suscitées par l’article "Travailler en français sur le Mékong"

En tant qu'ancien directeur de l'Institut de la Francophonie pour l'informatique du Hanoï (IFI), je me suis senti interpellé par cet article qui me paraît très optimiste par rapport à la réalité que j'ai connue au Vietnam.

Il est loisible de penser que le parcours de l'enquête effectuée par Christine Murris, l'auteur de l'article, fut fixé par le bureau Asie-Pacifique de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui sait impressionner les visiteurs en les amenant sur des sites où, effectivement, on trouve encore des gens qui maîtrisent passablement notre langue, mais qui constituent des exemples qui ne sont en rien représentatifs des résultats globalement obtenus par l'AUF en Asie du sud-est.

Il faut ici rappeler que si le Vietnam est membre à part entière de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), il vient cependant en avant-dernière place par sa proportion de francophones dans un classement des pays membres établi par l’OIF elle-même et dans lequel le Vietnam est presque la lanterne rouge juste devant le Laos, avec 0, 3% de francophones sur une population de plus de 82 millions, ce qui représente un peu plus de 200 000 personnes ayant une bonne maîtrise du français. Quant au Cambodge, il ne fait guère mieux.

De prime abord, pour le visiteur, cette francophonie résiduelle est presque invisible, à tel point que, souvent, on n’entend même pas un seul mot de français dans les annonces faites sur les vols de la Vietnam Airlines à destination de Paris. En Asie, à ce titre, la Corée du sud serait nettement plus éligible que le Vietnam, ou le Cambodge, pour devenir membre de l’OIF puisqu’on y compte 2% de francophones soit 1 million sur une population qui approche les 50 millions.

Les Français sont partis du Vietnam en 1954 après le désastre de Dien Bien Phu. Dans les 35 années qui suivirent, l’enseignement du français fut quasiment supprimé au nord-Vietnam. Au sud, entre 1954 et 1975, il fut en grande partie substitué par l’enseignement de l’anglais. Dès leur installation au sud, les Américains voulurent liquider l’influence française. C’est ainsi que diverses mesures incitatives furent prises par les autorités américaines dans les années 60 pour que les conservateurs des bibliothèques vietnamiennes se débarrassent de leurs livres français pour les remplacer par des livres américains.
Ainsi, les livres français furent enlevés par camions entiers des bibliothèques universitaires de Saïgon. Au nord, pendant près de 35 ans, l’enseignement des langues étrangères se recentra essentiellement sur le russe et le chinois. Toutefois, au début de la décennie 1990-2000, le ministère de l’Éducation vietnamien remplaça brusquement l’enseignement du russe (et plus minoritairement du chinois) par celui de l’anglais, condition préalable au déblocage des prêts de la Banque mondiale et du FMI, fixée par les États-Unis qui, seuls, disposent du droit de veto au sein de ces deux institutions. Il s’agissait bien sûr d’éradiquer le plus rapidement possible l’influence russe et la remplacer par une influence anglo-saxonne et étasunienne prépondérante dans tous les secteurs de la vie intellectuelle du pays.

Comme dans tous les autres pays ayant subi une telle réorientation, ses effets furent considérables. C’est ainsi que, dans certains domaines, la visibilité du monde anglo-saxon a presque totalement éclipsé celle des autres. C’est particulièrement le cas au niveau des nouvelles internationales, domaine dans lequel les Vietnamiens se contentent de reprendre les dépêches des agences de presse anglo-saxonnes, telles qu’UPI ou AP de telle sorte que le Vietnamien moyen d’aujourd’hui voit le monde extérieur à travers les verres déformants du conflit des civilisations d’Huntington et de l’axe du mal tel que défini par Bush junior et sa fine équipe. Quant à l’enseignement supérieur et à la recherche, le modèle anglo-saxon s’est imposé comme la référence prépondérante par le biais de ses médias. C’est ainsi que les destinations de choix des étudiants désireux de poursuivre leurs études supérieures à l’étranger sont l’Australie, l’Angleterre et les États-Unis. Le Japon, avec ses prouesses techniques et généreux dans les bourses qu’il octroie, séduit également de nombreux étudiants. La Chine, grâce à sa fantastique expansion industrielle, commence à attirer les étudiants vietnamiens également.
C’est dans ce contexte hautement concurrentiel que l’action de l’AUF doit être considérée. La Francophonie du nord et la France plus particulièrement ont, eux aussi, des atouts indéniables : excellence en médecine, en techniques chirurgicales, en génie logiciel, en traitement des eaux, en systèmes énergétiques, etc. mais elle manque des supports naturels lui permettant d’en faire la publicité dans la mesure où elle ne sait plus faire la promotion efficace de sa langue et de sa culture. Bien sûr, l'anémie des financements y a aussi sa part mais il est strictement impossible pour l'AUF ou les services culturels de l'ambassade de France d'avoir des actions efficaces et durables tant que, implicitement ou explicitement, les francophones installés en Asie du sud-est feront la promotion de l'anglais en lieu et place de leur propre langue. Ce sont les Français, les compagnies françaises installées en Asie du sud-est et, paradoxalement, les institutions de la francophonie institutionnelle et les ambassades des pays francophones qui sont principalement responsables du fait que les étudiants se détournent massivement du français, contrairement à ce qu’affirme Christine Murris.

En effet, confrontée au fait que des succursales de compagnies prétendument francophones recherchent en priorité des employés connaissant l'anglais, l'AUF a dû créer un "département de l'emploi francophone" car les jeunes Vietnamiens qui sortaient des filières universitaires francophones étaient dans l’impossibilité de trouver par eux-mêmes de l'emploi auprès des succursales de compagnies françaises ou wallonnes, la connaissance du français chez les étudiants des filières universitaires francophones constituant clairement un handicap ! Les Français ou autres francophones expatriés au sein de ces succursales ne parlant pas le vietnamien mais, de préférence, le charabia "basic English" ânonné à la fois par les expatriés et les Vietnamiens étant jugé un mode de communication plus efficace.
Deux interfaces linguistiques au lieu d'une ! Quelle efficacité, en effet ! Mais comment s'en étonner quand, dans nos écoles et universités, grandes ou petites, le mot "anglais" peut être substitué presque systématiquement à "international" ou à "langues étrangères". C'est bien l'AUF qui, à l’IFI par exemple, a imposé des cours d'anglais à des étudiants vietnamiens qui connaissaient déjà cette langue. Pourquoi faire la promotion de l'anglais auprès d'étudiants qui avaient librement choisi de faire leurs études supérieures en informatique en français ? Givenchy fait-il la promotion des produits Christian Dior ? Sony fait-il la promotion des produits Panasonic ? Areva fait-il de la publicité pour Cameco, son concurrent direct ? Il s'agit en fait d'une simple question de bon sens.

La motivation des étudiants vietnamiens non francophones pour étudier le français, la langue dans laquelle l’AUF essaye de fonctionner, est faible. Elle est faible parce que, très vite, ils s’aperçoivent que les francophones natifs mentalement colonisés leur soulignent constamment le caractère superflu de leur propre langue. Ainsi, un professeur invité pour offrir un cours intensif étalé sur deux semaines, qui venait de l’Université catholique de Louvain, distribuait des notes de cours en anglais, un autre de l’école Eurécom, qui est à Sophia-Antipolis, faisait la même chose.
Lorsque l’étudiant de l’IFI entend que son homologue, qui est parti en Belgique deux ans plus tôt pour continuer en thèse, rédige son mémoire en anglais à la demande de professeurs francophones, que les directeurs de recherche de l’INRIA demandent aussi aux étudiants vietnamiens de rédiger leurs rapports de recherche en anglais, lorsqu’ils assistent à des conférences en France dans leur discipline au sein desquelles l’usage de la langue française est frappé d’interdit, lorsqu’ils se rendent compte que, en pleine Suisse romande, le président de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a imposé l’anglais comme langue officielle pour tous les cours d’études supérieures, comment pourrait-on penser que ces mêmes étudiants pourraient être encore motivés pour apprendre le français ?

L’AUF essaye de jouer la carte de la diversité culturelle et linguistique. On avance que les filières francophones permettent une ouverture à l’international, qu’elles permettent aux étudiants qui les suivent de pouvoir continuer par la suite en études supérieures dans un pays francophone du Nord. Des consortiums constitués par des universitaires des pays francophones du Nord et provenant d’établissements ayant pignon sur rue ont été formés à la création de chaque filière et sont en principe garants de leur qualité.
Des formules permettant d’obtenir un double diplôme français et vietnamien ont été également mises au point pour augmenter leur attrait auprès des étudiants vietnamiens. Lors du salon "Aller étudier en France" (qui se tient chaque année à Hanoï et à Saïgon), il est toutefois amusant d’entendre l’ambassadeur de France au Vietnam déclarer : "Soyez trilingue ! Apprenez l’anglais et le français !". On ne sait pas combien de langues cet ambassadeur parle mais on peut constater que le discours sur le plurilinguisme est souvent tenu par des gens qui ne maîtrisent même pas une seule langue étrangère correctement. Maîtriser vraiment une langue étrangère correctement demande des années d’efforts, d’étude et de pratique. Si les francophones natifs demandent la connaissance de l’anglais, les non francophones n’auront plus aucune motivation pour apprendre le français car, la plupart du temps, les gens ne sont tout simplement pas des polyglottes nés, et c’est bien ce que l’on observe dans la pratique.

Globalement, le retour sur investissement de la francophonie institutionnelle en Asie du sud-est faible. L’effet de levier que devrait permettre ses financements est quasiment inexistant. L’OIF, pas plus que l’AUF, n’affiche une visibilité significative. L’AUF forme effectivement des étudiants mais qui ne rapportent rien par la suite aux bailleurs de fonds. La symbiose recherchée à terme ne se produit pas. Les bailleurs de fonds se lassent.
D’une année sur l’autre, tout leur semble devenir trop cher qu’il s’agisse de bourses, de budgets d’exploitation, de salaires ou de missions. Or, on continue à ignorer que ce qui conditionne le succès des programmes est avant tout une démarche cohérente de promotion de la langue française qui doit servir à établir des ponts culturels et économiques à notre avantage et non l'inverse. Avant même toute aide au développement, cette idée doit être claire dès le départ si cette aide au développement passe par l'usage du français. Tous les employés de la francophonie institutionnelle, à commencer par les directeurs et les administrateurs, devraient comprendre que leur action s'inscrit dans une logique à bénéfices réciproques et que les bailleurs de fonds sont légitimement en attente d'un retour.

Charles Durand


Date de création : 05/06/2012 - 22:46
Catégorie : - Francophonie - Les différents pays

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