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L’océan Indien : un lac francophone

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L’océan Indien : un "lac francophone" au Sud-Ouest ?
par Yves Montenay, docteur en géographie de l’université de Paris-Sorbonne
publié dans Population & Avenir- n° 708 • mai-juin 2012

Tandis que certains médias francophones usent et parfois abusent de mots ou d’expressions anglaises, explorons la géographie linguistique des îles du sud-ouest de l’océan Indien. La langue française y a-t-elle une place plus importante que ce que la situation géopolitique de ces pays laisserait penser ?

Le sud-ouest de l’océan Indien rassemble un grand nombre d’îles, des Seychelles à Madagascar, qui ont toutes eu, au cours de l’histoire, des rapports étroits avec la France. Leur situation linguistique en a gardé deocean-indien.jpg profondes empreintes.

La plus vaste de ces îles, avec 587 000 km², et la plus peuplée, avec 21,3 millions d’habitants1, est "la grande île", appellation régionale de Madagascar. Nettement au-dessous en surface et en peuplement se trouve l’archipel des Mascareignes2, avec La Réunion, l’île Maurice et ses dépendances, qui comptent ensemble 2, 2 millions d’habitants. Viennent ensuite les Comores divisées politiquement entre l’État du même nom et Mayotte (respectivement 800 000 et 200 000 habitants) et, enfin, les Seychelles avec leurs 100 000 habitants. Ces îles sont-elles multilingues ? Quelle y est la présence de la langue française ?
 

Une île entièrement francophone, La Réunion

Le cas le plus simple est celui de La Réunion, département français totalement francophone. Toutefois, une partie significative de la population, sans doute plus du tiers, pratique aussi un créole français. La situation est donc un peu analogue à celle de la Martinique et la Guadeloupe étant précisé que, malgré les proclamations des militants du créole, celui de La Réunion ne serait pas intercompréhensible avec celui des Antilles. Sur le plan économique, l’île bénéficie du niveau de vie le plus élevé de la région, du fait de l’assistance économique de la France.

Le "trilinguisme" de l’île Maurice

Le cas le plus complexe est celui de son île sœur, l’île Maurice. Après sa période hollandaise, elle devient française en 1715 et son peuplement s’effectue avec des Français et leurs esclaves africains. Cela engendre un processus "à l’antillaise", avec une population plus ou moins métissée parlant un créole français. En 1814, la France doit céder l’île à la Grande-Bretagne qui consent cependant à maintenir le Code napoléon. La période anglaise n’apporte guère de colons britanniques, mais, à la suite de la suppression de l’esclavage en 1835, les Anglais importent des ouvriers agricoles de leur colonie indienne. Leurs descendants constituent maintenant une large majorité de la population, environ les deux tiers. S’ajoute une minorité chinoise, qui connaît une bonne réussite économique. Lors de l’indépendance, définitivement acquise en 1968, une crainte injustifiée a saisi certains Franco-mauriciens, en position favorable dans la vie économique, qui ont émigré en Afrique du Sud ou en Australie.

Aujourd’hui, le pouvoir économique est réparti entre les différentes communautés, les Franco-mauriciens en ayant gardé une bonne partie. L’économie s’est beaucoup développée et diversifiée, à la surprise générale s’agissant d’un territoire isolé et sans atout particulier ni aide extérieure notable, à la différence de La Réunion. À la culture de la canne à sucre se sont ajoutés le tourisme, avec une bonne part de clientèle francophone, l’accueil d’entreprises, notamment tournées vers les technologies de l’information et de la communication, et une industrie qui monte en gamme. Le niveau de vie reste inférieur à celui, largement subventionné, de La Réunion, mais la croissance, depuis l’indépendance, a été remarquable.

La situation linguistique reflète la diversité du pays. Les statistiques linguistiques, bien que très précises, n’ont pas de signification concrète de fait du multilinguisme. Leur examen montre la différence entre les langues maternelles (le créole et les langues indiennes) et les langues effectivement pratiquées, qui sont le créole, le français et l’anglais, alors que cette dernière langue n’est maternelle que pour quelques milliers de personnes et le français que pour quelques dizaines de milliers.

En tant que langue officielle de fait (comme en Grande- Bretagne, il n’y a pas de langue officielle), l’anglais devrait être la langue d’enseignement dans le primaire. Mais comme ce sont les parents qui décident, c’est le français qui est souvent choisi. La langue anglaise est très présente pour le secondaire (car nécessaire pour les examens) à parité avec le français, même si les manuels sont plus souvent en anglais. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, l’élève mauricien est généralement trilingue.

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Un panneau signalétique à l’aéroport international de l’Île Maurice : une consigne de sécurité en anglais et en français (photo Frank Paris, 2011).

 
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Un panneau signalétique à la plage de Flic en Flac de l’île Maurice
(ph. Frank Paris, 2011).

La population indienne majoritaire parle des langues variées (bhojpouri, hindi, ourdou, tamoul…) utilisant des alphabets différents tout en recourant avant tout au créole. Aussi, le créole français est-il largement utilisé comme langue commune à l’oral comme à l’écrit. À partir du moment où l’on connaît le créole, il est plus simple d’utiliser l’alphabet latin, qu’il faut de toute façon apprendre, puis de lire et d’écrire en français. À part la presse, qui est massivement francophone, les différents médias se répartissent entre l’anglais, le français et le créole suivant leurs fonctions et le public visé.

Ce multilinguisme mauricien ne semble pas poser de problèmes politiques. La constitution du 12 mars 1992 protège l’emploi de la langue française au sein de l’organe législatif dont l’article 49 précise : "La langue officielle de l’Assemblée est l’anglais, mais tout membre peut s’adresser à la présidence en français." Les locuteurs de langue française sont donc traités comme une minorité qu’il s’agit de reconnaître tout en assurant la primauté d’une langue principale comme langue officielle de communication3.

Certains Mauriciens d’origine indienne cultivent familiale- ment leurs langues pour des raisons identitaires ou religieuses, mais il est clair, pour tout le monde, qu’elles n’ont pas d’avenir en dehors de cet usage restreint et en voie d’érosion. Des réflexions sont en cours pour légaliser davantage le français et diminuer les privilèges d’un anglais qui ne reflète pas les usages de la population, mais cela reste prudent pour ne pas troubler le consensus actuel.

L’île Maurice se trouve donc dans la situation quasi-paradoxale d’un territoire quasi-officiellement anglophone, mais où le français est très présent, et gagne même du terrain, dans un contexte de multilinguisme généralisé.

Péripéties linguistiques à Madagascar

Madagascar rassemble des populations variées qui se veulent nationalement et culturellement unies, notamment par la langue, le malgache de Tananarive, qui connaît pourtant des variantes régionales. Cette langue, écrite depuis 1828 en caractères latins (après les caractères arabes), a été en pratique diffusée, via une traduction de la Bible, dans les années 1830 par l’autorité royale. En 1885, le protectorat français instaure une scolarisation bilingue, les activités formelles (administrations, entreprises) étant néanmoins à dominante francophone. Mais quelques îlots anglophones, héritage de l’influence anglaise des années 1810 et 1820, persistent dans le milieu protestant jadis lié à la Grande-Bretagne.

Après l’indépendance (1960), Madagascar instaure un bilinguisme français et malgache. Puis, en 1972, c’est la malgachisation de l’enseignement. Parallèlement, Madagascar instaure un régime socialiste qui se révèle une catastrophe, et qui est ensuite théoriquement abandonné. Mais cette période entraîne le départ ou la ruine d’entreprises françaises, celui d’une partie des cadres et des professions libérales malgaches et donc le déclin des activités francophones.

En 2002, le président Ratsiraka est remplacé par le président Ravalomanana. Ce dernier introduit, dans une nouvelle constitution du 27 avril 2007, l’anglais comme langue officielle aux côtés du malgache et du français. Mais cette introduction est sans portée pratique et disparaît dans la constitution de 2010, rédigée après la chute de Ravalomanana. Aujourd’hui, le malgache est "langue nationale" et également langue officielle avec le français.

L’anglais conserve quelques partisans, pour des raisons historiques et du fait de la proximité de l’Afrique anglophone. La période de la malgachisation a fait reculer le français, mais elle a enlevé beaucoup d’arguments à ses adversaires. La population a pu constater que le malgache n’avait pas pour autant été consolidé et que, comme au Maghreb, "on avait produit des analphabètes dans les deux langues".

Une certaine libéralisation de l’économie a permis le retour d’une partie des entrepreneurs français et un relatif redémarrage du tourisme, tandis que les Alliances françaises sont chargées d’un programme de formation des instituteurs au français, pour surmonter les compétences amoindries de la période de malgachisation.

Aujourd’hui, la presse et la radio officielles sont en malgache, la presse et les radios privées en français ou en malgache, la télévision principalement en français, comme l’affichage et la signalisation. Le français serait connu ou pratiqué par le quart de la population ; il est surtout la langue de travail de l’administration publique, des activités économiques les plus importantes et des échanges extérieurs.

L’État comorien officiellement trilingue

L’Union des Comores, dénomination depuis la Constitution de 2002 de cet État devenu indépendant en 1975, regroupe les îles de Grande Comore, Mohéli et Anjouan sur une surface totale de 2 170 km². Elle ne compte pas la quatrième île de l’archipel, Mayotte qui a préféré être intégrée à la France4, mais qui est toujours revendiquée. Selon le dernier recensement (2004), réputé approximatif, la population se répartirait ainsi sur les trois îles : 5 % à Mohéli, 56 % à Grande Comore et 39 % à Anjouan. S’ajoute une importante diaspora, surtout d’anjouanais à Mayotte, et plus encore en France métropolitaine, ainsi qu’à La Réunion. Cette diaspora serait d’un nombre équivalent à la population de l’État comorien.

Les langues officielles sont le shikomor (comorien), le français et l’arabe. Le comorien, ou plutôt ses variantes d’une île à l’autre, est la langue maternelle et d’usage quotidien de la quasi-totalité de la population. La langue française est largement connue et pratiquée surtout à l’écrit mais également à l’oral. L’arabe a un usage presque exclusivement religieux. À ce jour, ces rôles respectifs des trois langues ne semblent pas poser de problèmes politiques ou identitaires.

Les enfants apprennent des rudiments d’arabe avec le Coran dans les medersas, puis suivent un enseignement primaire en français dans le public comme dans le privé. Dans le secondaire, l’arabe est appris comme langue seconde. Beaucoup suivent parallèlement un enseignement religieux musulman.

La justice écrite est essentiellement en français avec un usage oral du comorien. Les services administratifs oraux sont fournis indifféremment en français ou en comorien, mais la tendance est de favoriser le français considéré comme la langue écrite.

La vie économique écrite se fait exclusivement en français, y compris pour les étiquettes ou les modes d’emploi des produits de consommation courante. Les médias écrits et la télévision sont en français ; la radio diffuse en français et en comorien.

Mayotte, la française

L’île de Mayotte, sous la souveraineté de la France depuis le milieu du XIXe siècle, est devenue en 1976 collectivité puis département français en 2011. Le français est donc la langue officielle et la scolarisation en fait une langue d’usage croissant d’une grande partie de la population jeune. Mais les langues locales demeurent très usitées : il s’agit du mahorais (terme courant pour le shimaoré, une des formes du comorien) et, dans quelques villages, le shibushi, variante sakalave du malgache. La proportion qui ne sait ni lire ni écrire le français diminue, et le vocabulaire français gagne les langues locales. Parallèlement, la langue et l’alphabet arabes sont enseignés dans les écoles coraniques.

Le français, langue "fastueuse" des Seychelles

La République des Seychelles est un archipel de 115 îles, de population catholique. Ses langues officielles sont le français, l’anglais et le créole. Cette dernière langue, maternelle et d’usage à base lexicale française, est relativement proche du créole mauricien.

Après une période francophone, le pays a été sous domination britannique de 1814 à l’indépendance en 1976. Aussi, la langue anglaise est-elle la langue principalement utilisée dans l’administration et les affaires. Mais le français est resté une langue valorisée pour les circonstances importantes de la vie comme les demandes en mariage, les chansons dites "romantiques", les avis de décès, etc., mais aussi pour les médias écrits et l’affichage commercial. Après le créole, le français est la langue la plus utilisée par le clergé catholique. Bref, c’est la langue de la culture occidentale.

Jusqu’en 1944, seule la langue française est enseignée. Le gouvernement britannique introduit alors l’anglais, puis supprime en 1970 le français comme langue d’enseignement. Après l’indépendance (1976), le gouvernement seychellois lance en 1981 l’alphabétisation en créole et donne aux 3 langues le statut de langue d’enseignement. Le créole est la seule langue d’enseignement en maternelle et dans les deux premières années du primaire. Dès que l’élève a appris à lire et à écrire en créole, il passe à l’anglais.

L’étude du français commence dès la deuxième année du primaire. La promotion du créole a bénéficié au français, dont la lecture est plus facile que celle de l’anglais. Dans le secondaire, le créole disparaît et l’anglais et le français sont à égalité. L’enseignement supérieur est en anglais ou en français.

Dans la vie économique, l’anglais et le créole sont les langues les plus utilisées. L’affichage commercial est généralement en français ; la presse, la radio et la télévision utilisent les trois langues. La France a cofinancé l’installation d’une seconde chaîne nationale francophone, qui diffuse dans les deux principales îles. L’administration gouvernementale favorise l’anglais aux dépens du français, mais la population se sent très proche du français.

Un lac francophone

Cet examen de la géographie linguistique des îles du sud- ouest de l’océan Indien indique donc que le français est soit langue maternelle, soit la langue, ou une des langues, des activités formelles et notamment du contact avec l’extérieur. D’où, pour le voyageur d’une île à l’autre, l’impression assez justifiée d’un "lac francophone".

Yves Montenay


1. Jean-Paul Sardon, "La population des continents et des pays", Population & Avenir, n°705, novembre-décembre 2011.

2. Frank Paris, "La Réunion et l’île Maurice, jumelles, sœurs ou cousines de l’océan Indien ?", Population & Avenir, n° 704, septembre-octobre 2011.

3. Gérard-François Dumont, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

4. Gérard-François Dumont, "Mayotte, une exception géopolitique mondiale", Outre-Terre, revue française de géopolitique, n° 11, 2005.


Date de création : 30/08/2012 - 15:24
Dernière modification : 30/08/2012 - 18:30
Catégorie : - Francophonie - Les différents pays

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