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La loi Fioraso et le français
Pourquoi l’asthénique et bébête anglais de Paris
quand le pur et le vigoureux british de Londres est si proche ?

(à lire ci-dessous ou télécharger l'article)  

par Jacques Cortès
Professeur émérite de sciences du langage
Président fondateur du Gerflint
(Groupe d’Études et de Recherches pour le Français langue internationale)

"C’est en latin que j’ai administré l’empire ; mon épitaphe sera incisée en latin sur les murs de mon mausolée au bord du Tibre, mais c’est en grec que j’aurai pensé et vécu".
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard 1974, p.41

"L’étude des idées et de la forme parfaite donnée aux idées et aux émotions par les grands écrivains est une condition indispensable à la formation de l’esprit. Toutes les grandes crises nationales (..) révèlent les profondeurs effroyables d’ignorance, une sinistre habitude d’irréflexion. Dans la presse, dans les conversations, les mots confus charrient les idées troubles. Et l’instinct populaire est, pour un assez long temps au moins, à la merci de toutes les surprises, de tous les mensonges, de toutes les équivoques. Les mots tiennent de si près à l’idée ; le désordre, l’impropriété, l’obscurité des mots troublent si profondément la pensée elle-même qu’un peuple qui ne connaît pas bien sa langue vivra constamment à l’état de confusion intellectuelle. Et le seul moyen de bien connaître la langue française, c’est de l’étudier dans les "chefs d’œuvre des maîtres, c’est d’en connaître le "métier" pour mieux en goûter l’art.

Notez qu’il n’y a aucune contradiction, mais harmonie au contraire, entre cette éducation du sens de la beauté et le souci d’éducation technique et professionnelle. Il n’y a pas de métier, quelque mécanique qu’il paraisse, quelque pesante qu’en soit la matière, qui n’ait sa beauté précise d’agencement, d’encouragement, d’ajustage. Maçon, tanneur, tisseur, il y a dans tous les métiers des règles et un tour de main. Étudier dans la littérature même "le métier", c’est manifester la fraternité profonde de toutes les forces de l’esprit humain. De merveilleuses et précises analogies se manifesteraient aux intelligences averties. Le souci croissant des syndicalistes de ramener dans le travail la personnalité, la conscience, le soin de l’exécution parfaite, correspondrait exactement à ce souci technique d’éducation littéraire"
Jean Jaurès, in De l’Éducation, Éditions Points, Essais, octobre 2012, article paru dans la revue de l’Enseignement Primaire et primaire Supérieur, REPPS, le 24 août 1913

Résumé : Les 2 citations en exergue n’ont pour objet que de rappeler cette vérité d’évidence que, s’il n’est de bon bec que de Paris il n’est de bon British que de Londres. On essayera de montrer ici pourquoi toute politique d’anglicisation de la France est une erreur dont Jacques Attali a parfaitement raison de dire "qu’on ne peut pas imaginer idée plus stupide, plus contre-productive, plus dangereuse et plus contraire à l’intérêt de la France" et à celui de tous les étudiants du monde désireux de venir s’y former. Aucune agressivité dans le propos qu’on tiendra, à l’égard de la langue anglaise qui est une fort belle langue, tout à fait digne d’être étudiée. Donc nulle volonté de "bouter l’anglais hors de France" (il a sa place solide dans nos désirs et dans nos cœurs), mais obligation simplement normale de rappeler que la France entend conserver son identité et son dynamisme qui s’incarnent dans sa langue, donc dans l’universalité non pas figée sur des symboles anciens plus ou moins dépassés mais sans cesse jeune, conquérante et en mouvement vers le haut et vers le futur de sa culture millénaire.

Mots clés : langue, culture, francophonie et anglophonolâtrie.

Abstract : The two quotes above intend only to recall this truism that if Paris is the place of good food, London is the one of good English language. We think that any attempt to anglicize France would be a political error about which Jacques Attali is quite right to say "we cannot imagine a more stupid, unproductive, dangerous and contrary to the interests of France“ and also contrary to the interests of all students in the world wanting to come and study in France. No aggression toward anyone or anything in such words. English is, indeed, a very beautiful language, quite worthy of study. Hence, no desire to "oust it out of France" (it has its firm place in our desires and in our hearts). But if we respect English we consider just simply normal to recall that France intends to maintain its identity and its dynamism that are embodied in its own language which is not fixed and obsolete but constantly young, swaggering and moving upward to the future. Keywords: language, culture, Francophony and Anglomany

Le crépuscule des valeurs

Voilà plus d’un demi -siècle que je me débats dans cet étonnant problème qu’est la défense de la langue française. Il est stupéfiant, en effet, d’avoir à voler au secours d’ une valeur fondamentale de la communauté linguistique internationale à laquelle on appartient, sous la menace perpétuelle d’être réduit à un passéisme "planplan" par ceux-là mêmes, dans votre entourage immédiat, qui, contrairement à vous, prétendent avoir le flair, le courage, la jeunesse aventureuse d’esprit et la vision futuriste nécessaires pour sacrifier les vertus véhiculaires de la langue française (certes "avec douleur" nous assurent-ils) sur les autels de l’économisme mondial. On nous rejoue donc à l’envi la vieille rengaine de "la fin justifiant les moyens", oubliant curieusement que l’histoire récente de notre pays devrait nous avoir prémunis contre les conséquences dégradantes d’une reddition prématurée devant un envahisseur dont les intentions sont moins cordiales qu’il y paraît. La métaphore que je me permets ici est un peu excessive et méditerranéenne (le support s’y prête tellement bien !) mais je la filerai encore dans les lignes qui suivent :

Retournons quelques décennies en arrière, en effet, et l’on se retrouvera en compagnie d’idéologues empiriques d’esprit assez voisin de celui de nos progressistes contemporains. Dans les années 30 et 40 du siècle dernier, et même au-delà, on s’accommodait fort bien du pire dans une URSS au-dessus de tout soupçon, prise comme modèle d’avenir pour l’humanité (procès iniques, goulag, liberté bâillonnée), et, comme le dit excellemment Edgar Morin dans la Préface de Synergies Inde 5 (2010, p.6), en matière d’humanisme, on était à l’époque sincèrement "ravi de se tromper avec Sartre plutôt que d’avoir raison avec Camus". Au fond, ce qui était en cause, ce n’était rien d’autre qu’une utopie se voulant, là encore, réaliste. Il fallait purger, nettoyer, détruire pour reconstruire, donc passer à la trappe toutes les vieilleries du passé, tous les vieux symboles défraîchis réduits à l’état de chimères, d’illusions, de rêveries vieillottes et d’imaginaire branlant.

Avec la "guerre des langues" actuelle, sans obligatoirement nous sentir tenus de sonner déjà le tocsin, il se passe des choses analogues, même si c’est dans cette atmosphère ironique, doucereuse et vulgaire (au sens commun du terme) où le débat de fond est généralement posé par des "experts" (espérons-le du moins) en économie, qui ne connaissent pas forcément les composantes et nuances linguistiques, humanistes et même scientifiques du dossier de la langue française qu’ils prétendent traiter avec la plus tranquille assurance. Cela se produit avec une fréquence de plus en plus inquiétante depuis quelques années, notamment au niveau de nos Politiques contemporains responsables de notre système éducatif donc en prise directe avec la langue, ce moyen naturel de véhiculer la pensée.

Notre ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a visiblement des idées modernes. Qui pourrait lui en vouloir ? Quand on est ministre dans un tel domaine, c’est qu’on a les mérites et connaissances scientifiques, philosophiques et culturelles ad hoc, donc l’obligation d’exercer les prérogatives novatrices majeures attachées à un tel statut. Mon sens de la discipline et de l’ordre m’incite fortement au respect, avec toutefois cette réserve innocente que les lois de Lamarck ne s’appliquent évidemment pas à l’Administration Gouvernementale. La fonction qu’on occupe provisoirement – si élevée soit-elle - n’engendre pas nécessairement la compétence idoine (en tout cas pas d’emblée). Je suis donc enclin à penser que la décision prise d’introduire des enseignements en anglais dans nos Universités (et je ne parle pas de nos Grandes Écoles qui baignent déjà sauvagement dans cette idée) est une erreur d’analyse et de méthode dont les conséquences peuvent être gravissimes pour la culture française, pour la recherche scientifique, et même pour la notoriété internationale de nos établissements éducatifs et de formation.

Dans la mesure, en effet, où l’anglais tend à devenir une Koiné dialektos, c’est-à-dire une langue commune à une majorité de peuples du monde, l’idée de lui donner une place importante dans l’enseignement supérieur n’est sans doute pas fausse. Il faut donc enseigner l’anglais. Nul ne le conteste. Mais il ne faut pas obligatoirement enseigner la connaissance elle-même, et sous toutes ses formes, en anglais. On ne bâtit pas une France moderne sur un coup de dés, sur une intuition et même sur une certitude. Avec les meilleures intentions du monde, notre ministre se trompe, et je vais tenter – après bien d’autres - d’expliquer pourquoi dans les lignes qui suivent. Je le ferai sans exclure aucunement le besoin de progrès absolument souhaitable dans le maniement de l’anglais en France (oral/écrit ; production/réception) mais en excluant toute menace de dégradation, d’épuisement et même de dépérissement consécutifs de la langue-culture française qui, dans une telle perspective, est dangereusement menacée d’exclusion progressive de la formation, donc de la vie intellectuelle au plus haut niveau puisqu’on ne lui fait même plus confiance pour véhiculer les savoirs essentiels.

Concluons donc provisoirement cette petite "mise en bouche" en disant ceci : la béatitude fervente de certains à l’égard de ce qu’ils croient être le modernisme et donc l’avenir, ne doit pas aboutir à des mesures hâtives, et, comme le dit Jacques Attali, totalement contreproductives. Une langue maternelle, n’oublions pas Saussure, est un " Trésor" légué par une longue Histoire, et, comme telle, elle est irremplaçable. Si nos politiques parviennent à intérioriser cette idée, je suis sûr qu’ils trouveront une solution convenable pour défendre la langue et la culture françaises sans pour autant nier la nécessité de maîtriser non seulement la langue anglaise mais aussi les langues qui progressivement ne tarderont pas à rejoindre cette dernière sur les sommets, voire à la supplanter peu à peu pour les mêmes raisons politico-économiques qui lui valent aujourd’hui son positionnement hyper -central.

Avoir la vue basse en politique linguistique est un handicap formidable dès lors qu’il entraîne des individus normalement intelligents, puisqu’ils sont ministres, à dire des platitudes qui ne contribueront probablement pas à leur gloire. Mais je souhaite un peu estomper les erreurs de notre ministre en lui reconnaissant tout de même une certaine modération par rapport aux propos que, sur le même sujet, Bernard Kouchner tenait en 2006 dans un livre publié chez Robert Laffont. Il écrivait alors, avec la tranquille conviction de celui qui, sans l’aide du moindre GPS, vient de trouver son chemin de Damas : "l’anglais est l’avenir de la francophonie" (Mais oui ! ! Texto !). Et il ajoutait péremptoirement, et même avec un peu d’agacement, car cela, pour lui, allait tellement de soi qu’il souhaitait visiblement "sonner un peu les cloches" aux partisans de la réaction linguistique : "après tout, même riche d’incomparables potentiels, la langue française n’est pas indispensable : le monde a bien vécu avant elle. Si elle devait céder la place, ce serait précisément à des langues mieux adaptées aux besoins réels et immédiats de ceux qui la délaisseraient". Comme on le voit, on nage à grandes brasses dans l’amphigouri, c’est-à-dire dans une sorte de discours à la fois lyrique, burlesque et confus. Les incomparables potentiels de la langue française, c’est quoi exactement ? Et s’ils sont incomparables, ces potentiels, pourquoi les jeter aux oubliettes ? Quel monde a vécu sans elle ? Qu’est-ce qu’une langue mieux adaptée aux besoins réels et très immédiats de ceux qui la délaisseraient ? Tout ce galimatias est gratuit, incohérent, très "café du commerce".

Bernard Kouchner croit démontrer quelque chose mais il ne fait qu’affirmer sa conviction. Si j’insiste un peu sur ce cas, c’est parce que, ne l’oublions pas, quelque temps après ce livre, il allait tout de même exercer, pendant de longues années, les hautes fonctions de Ministre des Affaires étrangères. On allait donc confier à quelqu’un estimant la langue française inadaptée au monde contemporain, la défense de valeurs que de vieux ringards accrochés naïvement à leur culture avaient encore la naïveté de croire universelles. Je pourrais facilement proposer ici un florilège de citations internationales pour amener Bernard Kouchner à battre sa coulpe, mais ce serait décidément opposer un discours purement assertif au sien. Il y a mieux à faire.

On accuse souvent les Français d’être trop attachés à la défense, illustration et diffusion de leur langue. Ce reproche est assez mal venu mais procède aussi d’une mauvaise analyse de la situation globale des langues dans le monde, et surtout de l’importance – si difficile soit cet exercice – de diversifier largement leur apprentissage. Je rassemblerai dans les lignes qui suivent la matière revue et corrigée de deux articles que j’ai déjà publiés ailleurs mais qui me semblent de plus en plus d’actualité.

Le premier évoquera la question de l’apprentissage des langues en 3 idées complémentaires montrant qu’il ne faut pas badiner avec la diversité du monde sous peine de le rendre imbécile et dangereux ( in Synergies Royaume Uni et Irlande 5, Gerflint, 2012, pp.23-31.)

Le second tentera de montrer que la défense du français comme langue de communication internationale est parfaitement légitime donc nécessaire (in SynergiesMonde 9, Gerflint, pp. 195-2008)

I. Voyage au cœur du problème : L’apprentissage des Langues

Aucune langue n’est d’apprentissage facile (permettez-moi ce truisme), ni dans son expression et son audition orales, ni dans sa représentation symbolique par l’écriture. L’apprentissage de toute langue nécessite donc une longue et complexe étude soutenue, enrichie et entretenue par une constante pratique. S’agissant de la langue anglaise, pour un francophone, ou de la langue française pour un anglophone, un des obstacles d’apprentissage majeurs est de nature auditive et articulatoire. Le Français entend très mal l’anglais et il le parle, même à un niveau de connaissance élevé, de façon plutôt zézayante et sur un mode rythmique qui correspond assez mal à la scansion britannique (je ne développerai pas ce point mais je dirai que les problèmes d’un Anglais pour l’apprentissage du français sont strictement du même ordre, donc ni plus ni moins graves).

Le phrasé, je veux dire la musique et le rythme de la langue ne sont pas du tout les mêmes en français qu’en anglais. Jean-Jacques Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues (1781), faisait la remarque pertinente suivante : "Pour savoir l’anglais, il faut l’apprendre deux fois, l’une à le lire et l’autre à le parler" et cela, disait-il, parce que l’étranger qui apprend l’anglais "n’aperçoit aucun rapport entre ce qu’il voit et ce qu’il entend". Si Rousseau avait été un peu plus vigilant, il aurait pu dire exactement la même chose pour l’apprentissage du français par un Anglais. N’insistons pas.

Il suit de cela que le mythe de l’anglais facile, considéré un peu partout dans le monde comme une Koiné, c’est-à-dire comme une langue commune se superposant à toutes les autres pour le plus grand bien de la communication internationale, est donc une utopie dont les effets dévastateurs sont déjà ressentis par tous les Terriens qui réfléchissent, à commencer par les Anglais eux-mêmes qui, en dépit de leur flegme, de leur pragmatisme et de leur sens élevé de l’humour, ne peuvent pas entendre d’une très bonne oreille, l’évolution de l’anglais de la Reine vers un statut communicatif autorisant des échanges, certes – et en cela on ne peut que se réjouir – mais à un niveau codique s’orientant de plus en plus vers un sabir, savoureux comme tous les sabirs, mais sans gloire et propice à tous les malentendus.

Ce qu’il faut savoir, en effet – et on le sait depuis longtemps déjà - c’est que l’expression vocale d’une langue met en jeu des faits purement musculaires. L’appareil phonateur, en effet, est d’abord composé de muscles qui fonctionnent dans le cadre défini par certaines habitudes articulatoires. Ce fait est tellement fort que certains phonéticiens du siècle dernier ont voulu voir dans les habitudes phonétiques d’une collectivité d’individus, une illustration des fameuses lois génétiques de Mendel. En d’autres termes, pensaient-ils, si les groupes humains présentent des différences d’articulation considérables, c’est tout simplement parce qu’il y a entre eux des différences anatomique. Si j’écris cela, c’est pour enfoncer le clou qu’il n’y a pas de langue facile, même et surtout au niveau concret des inventaires les plus brefs comme le sont les systèmes consonantiques et vocaliques de toutes les langues du monde. Notons au passage que les théories de ce type – florissantes entre les deux guerres mondiales du siècle précédent - étaient d’autant plus dangereuses qu’elles pouvaient conforter les doctrines racistes si prisées à l’époque.

Mais réduire massivement les langues étudiées à une seule est un risque énorme de perte d’humanité. A certains égards, mais sans aller jusqu’au même degré de gravité, on peut dire que les doctrines – très en vogue actuellement – prônant un monolinguisme universel, procèdent, mais de façon plus subtile, de la même veine discriminatoire. Mettre en péril la diversité des langues relève d’une politique d’inspiration raciste (et je pèse mes mots) donc évidemment détestable. Quand vous classez les langues, vous classez les cultures qui vont avec, donc vous classez hiérarchiquement les peuples.

Essayons de voir les choses avec un peu d’humour. Reprenons pour cela le mythe de Babel. Quand Dieu détruisit la fameuse tour, où les gens parlaient une langue unique, et les dispersa aux quatre coins du monde en brouillant les codes de communication linguistique, ce ne fut pas, contrairement à l’histoire que nous raconte la Genèse, pour frapper de malédiction l’ambition de ses propres créatures, sauf à considérer que Dieu ait pu se montrer aussi borné culturellement qu’un économiste, un journaliste en mal de copie hebdomadaire, ou un Ministre des finances contemporain. Non, la dispersion géographique et linguistique des Babéliens en rivalité avec le ciel, ne peut avoir eu d’autre visée que de les rendre moins stupides, moins bloqués sur un savoir refermé sur une seule langue-culture dès lors condamnée à une obsolescence rapide. Disons que Dieu n’a pas eu peur d’autre chose que du mortel ennui qu’aurait pu engendrer sur terre le monolinguisme. Il a donc facétieusement détruit le château de sable qu’était la Tour de Babel d’où ne montait vers lui que le babil fastidieux d’individus bornés, sans esprit, sans humour et sans charme. Quel plus noble challenge que d’amener des hommes perclus de certitudes à tenter l’effort de sortir d’eux-mêmes pour comprendre (quelle qu’en soit la difficulté) leurs voisins parlant une autre langue que la leur et contemplant le monde avec un autre regard ?

Facétie divine, certainement, mais j’ajouterai l’essentiel en disant que Dieu, s’il existe, ne doit manquer ni d’humour ni de suite dans les idées, ni surtout d’amour. Après tout, le multilinguisme et le multiculturalisme, qu’est-ce donc sinon l’humanisation, complétant le simple brouillon de l’hominisation des premiers âges ? Il faut donc faire comme Dieu, détruire une nouvelle fois Babel, relancer la diversité des langues et des cultures, redonner sens et saveur à une humanité proche de l’asphyxie à force de ne plus savoir parler, chanter, penser, faire du sport, du commerce, de l’esprit et même l’amour que dans une seule langue sans racines, pourtant, dans la vie de celui qui la parle.

Enfin la maîtrise d’une langue, qu’elle soit maternelle, étrangère ou seconde, n’est pas le gage suffisant d’une bonne communication. Apprendre une langue étrangère, d’accord. Que cette langue étrangère soit prioritairement l’anglais, pour des raisons conjoncturelles, mille fois oui, mais cela une fois posé, n’oublions pas que la langue anglaise, comme la plus belle fille du monde, ne peut donner que ce qu’elle a, c’est-à-dire, pour tous ceux qui l’utilisent aux quatre coins de la planète, un code de communication qui ne peut être que rudimentaire pour les mortels qui ne sont pas anglophones de souche. Coupé de l’univers culturel enfoui dans sa propre langue maternelle, on devient ce locuteur maladroit, hésitant, cherchant ses mots et ne les trouvant pas toujours parce que l’on ne peut être aussi naturel et clair dans une langue étrangère artificiellement mise en place sur le tard et procédant d’une vision du monde qui n’est pas la sienne. Bilinguisme bien imparfait qui peut même être traumatisant, celui, par exemple dont parle François Cheng, notre académicien franco-chinois : "un abîme se creuse au milieu de mon être : une langue que je possède mais dont je ne me sers pas, cependant que je suis possédé d’une autre langue, présente, qui trace en moi des limites que je sens ne jamais pouvoir franchir".

II. La défense du français est-elle donc légitime ?

Le monolinguisme universel, en matière de communication internationale, auquel nous invitent les esprits les plus distingués, est en fait le plus diabolique des traquenards politico-économiques ayant germé dans la tête de ceux qui, pour des motifs de pur profit, cherchent à réduire la communication à de simples rapports véhiculaires de reproduction et d’imitation, donc de consommation béate. Redisons-le : L’étude de la langue anglaise est une recommandation chaleureuse que le Gerflint fera toujours. Mais étudier une langue ne signifie pas abandonner la sienne sur les autels d’une prétendue efficacité ou nécessité pratique. En ma qualité de Président du Gerflint, j’ai le plus grand respect pour la langue anglaise, mais mon travail principal, avec le maintien du français comme langue de communication internationale, est de donner l’exemple d’une défense pacifique mais ferme de la diversité linguistique planétaire qui n’est pas une maladie ou un fardeau écrasant, mais un patrimoine d’une richesse infinie qu’on ne saurait gommer pour faire plaisir à ceux qui pratiquent à en mourir le culte du veau d’or et du mépris d’autrui.

Ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est qu’on assiste à une forte tendance à sabiriser la langue anglaise en la limitant à une fonction strictement véhiculaire que les vrais amoureux de la langue et de la culture anglaises récusent autant que les Anglais eux-mêmes qui s’expriment dans un tout autre registre et à un niveau infiniment plus élevé. Le sabir atlantique pratiqué aux quatre coins du monde, est un moyen de communication au rabais à visée impérialiste évidente. Ceux qui le pratiquent et le revendiquent avec ferveur n’en meurent pas pour une seule raison qui est que le ridicule ne tue plus. A partir du moment où vous entrez dans ce jeu d’une communication minimaliste, ne vous étonnez pas de voir vos facultés intellectuelles et votre pouvoir de négociation atteindre le tracé asymptotique de la débilité mentale. Vous n’êtes plus vous-même mais une sorte de semi-handicapé intellectuel placé d’autorité en situation dominée et qui n’ose plus ouvrir la bouche – de peur de ne pas être à la hauteur - pour exprimer une pensée d’autant moins profonde qu’elle peine à trouver les mots, l’esprit ou l’élégance qui convient pour persuader.

Il est d’usage de dire que les Francophones en général, les Français de souche en particulier, parlent mal l’anglais. Je confirme volontiers cette assertion d’évidence, mais il faut savoir que la connaissance médiocre de l’anglais est un problème généralisable à une bonne partie de la planète. Sans parler de la boutade de Georges Bernard Shaw : "l’Angleterre et l’Amérique sont deux pays séparés par une même langue", voici deux exemples pris en Allemagne puis en Scandinavie qui me paraissent de nature à calmer un peu le jeu en matière de facilité de la langue anglaise, même envisagée sous sa dominante véhiculaire plus ou moins sabirisée :

  1. Selon le service de la recherche pédagogique de Hanovre, il existe un décalage important dans l'apprentissage de l'anglais comme seconde langue entre le niveau qu'estiment posséder les utilisateurs et leur véritable maîtrise. Ainsi, il a été demandé à des élèves qui pratiquaient l’anglais depuis 8 à 10 ans d'estimer leur niveau de compétence : 34 % ont répondu très bien, 38 % ont répondu bien ; par contre, à la suite d'un test d'évaluation on s'est rendu compte que seulement 1 % des étudiants maîtrisaient très bien l'anglais, et seulement 4 % le maîtrisaient bien. Si donc je compte correctement, 95% le maîtrisaient mal. Facile la langue anglaise, allons donc ! !
     
  2. Dans le cadre d’une étude réalisée en 2000 et publiée dans le numéro 26-27, 2002, de Läkartidningen, revue spécialisée destinée aux médecins suédois, 111 médecins généralistes danois, suédois et norvégiens ont lu le même article synoptique pendant 10 minutes. La moitié l’a lu dans sa langue maternelle, l’autre moitié en anglais. Des questions étaient posées tout de suite après la lecture. En général, tous les médecins danois, norvégiens et suédois sont relativement à l’aise avec la langue anglaise grâce à l’enseignement reçu à l’école et grâce également à la télévision, au cinéma et aux chansons. De plus, leur langue est apparentée à l’anglais. Ils lisent également des ouvrages d’études en anglais, sont abonnés à des revues médicales en anglais. Dans le cadre de cette étude, les médecins avaient indiqué qu’ils comprenaient tous l’anglais. 42 % d’entre eux avaient même signalé qu’ils lisaient chaque semaine des communiqués en anglais. Cette étude a révélé que les médecins qui avaient lu le texte en anglais avaient perdu 25 % des informations par rapport au même texte lu dans leur langue maternelle.

Perdre 25% de l’information lue, pour des intellectuels scandinaves persuadés de leur compétence en anglais, telle est la situation terriblement inquiétante sur laquelle on s’abstient de porter tout jugement, se contentant de répéter à l’envi que les Français sont d’éternels empêcheurs de tourner en rond, Tout cela contient certainement une petite part de vérité, mais procède aussi d’une analyse d’une rare légèreté.

Dans un rapport de négociation avec autrui où chacun doit défendre un point de vue qui, parfois, peut avoir une importance capitale, si, a priori, on vous désarme à 25 %, c’est comme si, dans un combat de boxe entre deux champions de force égale, on attachait une main dans le dos à l’un des combattants. Il y a là quelque chose de profondément inégalitaire qu’il convient, si courtoisement que ce soit, de refuser purement et simplement.

Le monolinguisme universel, n’en déplaise à ceux qui le prônent, quel que soit leur rang, est donc une complète aberration. Depuis la première moitié du XXe siècle, on n’a rien dit de plus dangereux. Ce qui est navrant, c’est que cet impérialisme culturel et linguistique insolemment affiché, soit glorifié par des homo sapiens qu’on a tout lieu de considérer comme intelligents. En fait, le monolinguisme n’est rien d’autre qu’un avatar du capitalisme mondial dit libéral dans sa forme la plus tragiquement dérégulée. Ne nous perdons pas dans une dénonciation incantatoire de la mondialisation, mais tirons simplement les conséquences du fait qu’elle vient de produire une crise sans précédent dans ce que Michel Rocard appelle " un déferlement de cupidité", terminologie inspirée sans doute du livre publié en 2010 par Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001 d’économie, et qui caractérise lui aussi la crise de 2008 sous le titre : "Le triomphe de la cupidité". Si l’on ne prend pas sérieusement en compte les dangers que la cupidité fait courir à la diversité culturelle et linguistique mondiale, si l’on joue le jeu du profit immédiat et à court terme, alors on donne tête baissée dans le monolinguisme universel.

Le monde moderne, hélas, appartient corps et âme à des fournisseurs de capitaux jouant en Bourse et ne connaissant du travail que celui de leur argent. Le monde appartient aux actionnaires et aux traders. On exclut tout ce qui ne fait pas profit immédiat, tout ce qui peut retarder la consommation, tout ce qui apparaît inutile comme les langues et les cultures, entre autres, puisqu’elles freinent le clonage mondial de l’humanité sur un modèle unique. Les langues et les cultures sont donc condamnées au code restreint : l’anglo-américain pour les "affaires sérieuses", et toutes les autres langues, y compris le français, pour "la veillée des chaumières". Cet esprit collaborationniste est évidemment contraire à toutes les valeurs de résistance dont on se réclame volontiers.

Mais revenons du côté de la communication et rappelons que le discours (au sens sociolinguistique du terme englobant à la fois le véhiculaire – simplifié ou non - et le vernaculaire affectif, subjectif, poétique, artistique, esthétique) n’est pas seulement le reflet d’une pensée antérieure dominante, mais surtout une force de production, c’est-à-dire une force "révolutionnaire" essentielle dans la prise de pouvoir. La parole, en effet, ce n’est pas une aumône que l’on reçoit mais un pouvoir dont on s’empare et c’est bien pour cela que la puissance dominante du moment s’est très intelligemment emparée du Skeptron c’est-à-dire de l’instrument d’autorité que, dans la Grèce antique, on tendait à l’orateur, symbolisant par là le pouvoir de parler – et de parler seul - que lui conférait l’Institution.

Si l’on vous prive du droit de vous exprimer dans votre langue maternelle, c’est un peu comme si l’on vous refusait définitivement le Skeptron car c’est dans votre langue maternelle que prend vie toute votre identité comme l’exprime ce beau passage de Bakhtine : "dans la langue, il ne reste aucun mot, aucune forme neutre, n’appartenant à personne : toute la langue s’avère être éparpillée, transpercée d’intentions, accentuée…chaque mot sent la profession, le genre, le courant, le parti, l’œuvre particulière, l’homme particulier, la génération, l’âge, le jour et l’heure. Chaque mot sent le contexte et les contextes dans lesquels il a vécu sa vie sociale intense".

Comme vous le voyez, le mot dit ou écrit est habité par une multiplicité de voix, pluri-accentué, explicable non pas seulement par le milieu de son origine, mais par "tous les lieux qu’il a fréquentés". Vous priver de votre langue maternelle pour vous exprimer scientifiquement, techniquement, politiquement, diplomatiquement, économiquement, philosophiquement et vouloir vous enfermer dans le lit de Procuste d’un idiome médiocrement appris sur le tard, c’est vous réduire à l’impuissance

Bilan

Pour ne rien conclure (mot un peu grotesque car l’esprit de collaboration gagne peu à peu la France entière et les défenseurs de notre langue n’auraient plus, si l’on en croit les anglophonolâtres patentés, qu’à raser les murs) je dirai que si les réformes du type Fioraso sont mises en place, ce sera une nouvelle défaite pour les idéalistes qui ont encore l’audace de croire, avec De Gaulle (n’en déplaise à Bernard Kouchner) que "la France (..) met à la disposition du monde une langue adaptée par excellence au caractère universel de la pensée" ; de croire aussi, avec Senghor, que " la francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des "énergies dormantes" de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire" ; de croire enfin, avec les leaders de l’émancipation nord-africaine que dans le français, "il y a beaucoup plus qu’un moyen technique d’échange. Il y a l’élément fondamental d’une structure spirituelle, d’une attitude psycho-politique, d’une philosophie de la vie publique, fondée sur l’analyse des faits, le droit des gens, la responsabilité de l’individu face au groupe", bref, de lui reconnaître assez d’universalité pour avoir "servi aux Maghrébins, d’arme de combat nationaliste".

Tout cela, pour Madame Fioraso ou Monsieur Kouchner, ne semble pas peser lourd dans la balance, et l’on s’apprête, par petites touches successives, à transformer les moutons de Panurge du monolinguisme en révolutionnaires soi-disant éclairés. Les Anglais et les Américains, nos amis, nos alliés, n’ont même plus besoin de partir en guerre contre le français. Ils sont déjà vainqueurs sans avoir à combattre, et, comme le dit Michel Serres, "les vainqueurs imposent toujours leur langue aux vaincus". Il est bien connu que, sur ce point, les Anglais n’ont jamais entretenu le moindre doute. Emerson, par exemple, a bien décrit cela dans son livre de 1856, Anatomie des Anglais, en écrivant : "il y a un héros anglais qui est supérieur au héros grec, italien ou français". Et il donna les raisons de cette supériorité des Anglais : "grâce à leur puissance intellectuelle supérieure, ils n’empruntent pas les langues des races au milieu desquelles il leur arrive de vivre, mais ils leur imposent la leur…ils exercent leur prosélytisme chez les autres, mais ils ne l’acceptent pas des autres. Ils assimilent les autres races mais ne se laissent pas assimiler par elles". C’est très exactement ce qui se passe aujourd’hui. Il ne s’agit pas, pour moi, de me lamenter sur le passé mais de dire qu’il est encore temps de reprendre un peu la main. Pour cela je me bornerai à citer ici un texte plein d’humour et de finesse de Michel Serres, grand philosophe et membre de l’Académie française. Le voici et régalons-nous à le lire et à le relire :

"Vous souvenez-vous de la vieille pub où un chien écoutait, obéissant, assis devant une enceinte acoustique d’où sortait la voix de son Maître ?

La voix de nos maîtres, nous ne l’entendons plus que dans une autre langue. Et quel sabir ! Si vous saviez à quel point ces dominants ignorent le vrai, le bel anglais ! J’ai honte devant mes amis d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Du coup, la langue française, la mienne que j’aime, devient celle des pauvres, des assujettis, nous, petits chiens obéissant à la pub et au fric.

Je vous invite à l’écrire et à la parler, fièrement, comme langue de la Résistance. Chaque fois que je reçois un message où l’on me demande un pitch de ma conférence à venir, je réponds aussitôt : qu’ès aco, lou pitch ?

Là, le Parisien in est interloqué. Les savants qui inventent, qui ont parfois reçu prix Nobel ou médaille Fields, disent, unanimement : on n’invente que dans sa langue, qui délivre un point de vue inédit, je l’ai dit, sur le monde. Après, on publie les résultats de la découverte dans les revues rédigées dans le sabir commun ; depuis trois mille ans, il existe toujours, en effet, une langue de communication : normale, nécessaire, salutaire. Le patron des traducteurs qui travaillent au Conseil de l’Europe ne cesse d’affirmer que les interventions réellement originales s’y font dans les idiomes propres ; l’usage ou l’obligation de ne parler que dans la langue de communication condamne chacun à ne plus penser que dans le format, dans la correction politique, dans les répétitions indéfinies de la société spectacle ? Autrement dit, devenir bourrique (…)".

Je ne vois rien d’autre, pour l’instant à ajouter, si ce n’est mon espoir d’apprendre, le plus tôt possible, que notre Gouvernement saura prendre les mesures nécessaires pour enseigner l’anglais aux jeunes Français, certes (une dernière fois, cela est utile) mais sans oublier, avec Lévi-Strauss, qu’ "un modèle unique serait un danger pour l’espèce. La civilisation mondiale ne saurait (en effet) être autre chose que la coalition à l’échelle mondiale de cultures préservant chacune leur originalité".

On nous dit que les étudiants étrangers susceptibles d’être intéressés par une formation à la française seront plus nombreux si on leur propose des cours en anglais dans les universités françaises. A cela je ne répondrai que ceci :

Why asthenic and Corny English of Paris when the pure and big guy British of London is so close?

Sylvains-les-Moulins, le 25 mai 2013

Jacques Cortès


APOSTILLE

Le pour et le contre
De quelques opinions journalistiques

Jacques Cortès

Je pensais avoir dit l’essentiel et avais déjà envoyé mon papier à Jacques Demorgon, le Rédacteur en Chef de la revue Synergies Monde Méditerranéen du Gerflint, mais je viens de recevoir le dernier numéro du Nouvel Observateur (23-29 05 13), et je vois que quelques articles méritent des commentaires :

  1. François Reynaert contre les "déclinoronchonchons"

Le premier est de la plume spirituellement dirimante de François Reynaert (p.36). Papier amusant où tous ceux qui sont supposés être contre la loi Fioraso (Académie, "Figaro", "Finkielkraut et consorts", "une escouade d’échappés du PS", Jacques Attali, Claude Hagège costumé en "Paul Déroulède de la francophonie"), tous ces gens et bien d’autres ringards de même acabit sont classés dans l’ensemble des nostalgiques ne parvenant pas "à voir venir les problèmes qui se posent aujourd’hui". Pour F.R, en conséquence, La meilleure mesure à prendre est de regrouper les déclinoronchonchons de service dans une sorte de parc intitulé "France éternelle Land" où ils pourront s’ébattre en toute liberté avec tout ce qu’ils aiment : "les agents en képi, le grec en sixième et des polémiques à la mesure de leur vision du monde" sur des questions du type : "quel avenir pour nos colonies ? Faut-il en finir avec le franc-or ? etc." Intérêt de ce regroupement : les étrangers pourront venir visiter ce parc et cela "boostera" (pardon, "propulsera") notre tourisme. Le sourire est donc de mise. Le texte de François Reynaert est vraiment désopilant. Voire…

  1. Cédric Villani : une position très nuancée

J’ai noté aussi 2 passages faisant état de la pensée de Cédric Villani, ce mathématicien français ayant obtenu la médaille Fields en 2010. Mais là, je crois que le Nouvel Obs est à côté de la plaque. La position de Villani, en effet, tient en deux textes figurant respectivement aux pages 40 et 114.

A la page 114, c’est plutôt en partisan, sinon de la Loi Fioraso, du moins d’une stratégie attractive pour le rayonnement du pays en matière d’accueil des étudiants étranger que se présente Villani. Il parle donc de soutenir la langue française mais de façon "moins crispée" : quelques heures par semaine de cours spécialisés en anglais ne doivent pas être considérées comme une menace sérieuse. Il va même plus loin en terminant sa brève intervention par un acte de foi dans la vitalité du français qui ne sera ni abâtardi, ni corrompu mais s’enrichira au contraire dans ce contact avec d’autres langues. Rien là de très neuf, on le sait. La langue française a toujours emprunté et francisé ses captures, comme, du reste, le font absolument toutes les langues du monde, à commencer par l’anglais qui, à 70% au moins, est du français datant des 3 siècles ayant suivi la bataille d’Hastings (14 octobre 1066), pendant lesquels l’Angleterre, on le sait, a parlé français ("honni soit qui mal y pense" ou qui l’aurait déjà oublié).

Mais dans son texte de la page 40, Cédric Villani tient un discours sur lequel Claude Hagège et François Reynaert pourraient jouer ensemble "embrassons-nous Folleville". Qu’on en juge : "Trop diverse pour être unie l’Europe ? Au contraire ! La variété de ses cultures, institutions et systèmes politiques est sa plus précieuse richesse. La clé de l’unité européenne n’est pas dans la régulation mais la coordination ; pas dans l’uniformisation mais dans la diversité". Et il conclut : en rêvant de retrouver le sens de l’Europe "dans une belle vision politique qui a fait rêver Montesquieu et Hugo et qui demain, si nous le voulons, fera rêver le monde". Cédric Villani est donc clairement dans le camp de la diversité excluant toute vision unique du monde.

  1. Caroline Brizard, Arnaud Gonzague et Véronique Radier : Sagesse contre "Bronca" ?

Il y a enfin dans ce numéro – décidément très riche du Nouvel Obs’ – une dizaine de colonnes, de la page 112 à la page 115, où trois enquêteurs (Caroline Brizard, Arnaud Gonzague et Véronique Radier) établissent un bilan globalement favorable à la Loi Fioraso. Le principe en est rappelé sur un ton modéré car il s’agit de présenter le projet en soulignant la discrétion et la sagesse de la ministre qui a bien expliqué qu’elle veut simplement "accueillir les étudiants des pays émergents dans les matières scientifiques, technologiques qui, aujourd’hui, ne viennent pas en France à cause de l’obstacle de la langue". Il s’agit là d’une belle pétition de principe émise par la ministre. Disons même que les faits statistiques disent tout le contraire puisqu’avec 260 000 étudiants étrangers inscrits dans nos universités, la France est encore et toujours la cinquième destination estudiantine du monde.

Mais la modération du ton a évidemment du sens car elle permet de mettre immédiatement en discordance, avec le ton doucereux précédent, la violence insupportable des opposants au projet. L’atmosphère est donnée d’emblée : "Quelle bronca n’a-t-elle pas (la loi) déclenchée !" A la sagesse de la ministre et de sa garde rapprochée, répond alors le sarcasme et l’ironie : l’Académie " se fend d’un communiqué s’alarmant d’une menace pour la situation de la langue française", Jacques Attali "tacle une décision stupide", Michel Serres "brandit le spectre d’une nation colonisée". On le voit bien, l’objectivité n’est plus au rendez-vous. L’écriture devient âpre, insultante, presque diffamatoire.

Je n’irai pas plus loin dans l’analyse de cet article où, comme dans l’huître de Francis Ponge (le Parti pris des choses), "on trouve tout un monde, à boire et à manger". Ce qu’il faut simplement retenir, c’est que les questions posées par cette loi qui déclenche chez François Reynaert une "terrible crise de bâillements", appellent d’évidence des réponses sérieuses. On a le droit de se moquer de tout. C’est dans l’esprit français. Mais après les bouffonneries, cocasseries, clowneries et couillonnades, notre sagesse nationale n’oublie jamais que le rire à-la-française est une forme de respect. Les traditions gagnent certainement à être repensées dans la durée, mais si le temps qui passe amène un pays comme la France à se perdre dans une sorte d’uniformisation planétaire, je comprends parfaitement l’inquiétude d’Alain Finkielkraut : "Quant à la présence des étudiants étrangers en France, je ne vois pas quel sens elle peut avoir si plus rien ne demeure de l’identité française" (p.114). Dont acte !

Sylvains-les-Moulins, le 25 mai 2013
JC

 

 


Date de création : 06/06/2013 - 16:03
Dernière modification : 06/06/2013 - 20:15
Catégorie : Cadre institutionnel - Langue Française - Articles de réflexion

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