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nouvelles2015/christian-philip.jpgLa Francophonie en péril ? - le 06/06/2015 - 18:17 par MAR

La Francophonie en péril ?

par Christian Philip

Il nous a paru intéressant de mettre en ligne cet article de Christian Philip qui rejoint, avec brio, ce que nous pensons et disons depuis des années. Il a été publié dans la revue Géopolitique dans son premier numéro de 2015. A.S.

Le récent Sommet des chefs d'État et de gouvernements de la Francophonie à Dakar était un moment important pour la Francophonie avec le départ de son Secrétaire général depuis douze ans, le président Abdou Diouf. Ce dernier a su incontestablement donner à l'Organisation internationale de la 'Francophonie (OIF), après Boutos Boutros Ghali, qui fut son prédécesseur et le premier Secrétaire général, une autorité politique qui lui a permis déjouer un rôle dans les crises africaines pour faire progresser la démocratie et les droits de l'homme. L'OIF regroupe aujourd'hui 80 États dont 57 de plein exercice, soit près de la moitié des États dans le monde qui ont souhaité la rejoindre. Un tel rassemblement est significatif !

Le risque de dilution

Pourtant je crois la Francophonie en péril. Regrouper des pays francophiles, mais dont seulement 32 ont le français comme langue maternelle ou officielle, est en fait un risque de dilution. La francophilie ne recouvre pas la même réalité que la Francophonie. La vraie question est la suivante : que peut-on vraiment faire ensemble à partir du ciment que représente l'unité linguistique ? Adhérer à l'OIF n'emporte pas d'engagement particulier, même pas sur l'enseignement du français dans le pays considéré. Ensuite croire que la progression de la démographie en Afrique entraînera automatiquement la croissance du nombre de francophones est une illusion. Encore faut-il que ces pays aient envie et les moyens d'enseigner le français et que leurs élites s'inscrivent dans un dessein et un destin francophones. Tel est de moins en moins le cas. En réalité, la Francophonie ne porte aucun véritable projet pour le développement du français dans le monde. Elle mène des actions utiles mais qui ne s'inscrivent pas dans une vision suffisamment mobilisatrice pour être partagée par ses membres. Qui connaît l'OIF parmi les citoyens des États qui la composent ? Avec un modeste budget de 80 millions d'euros que peut-elle vraiment faire ?

Enfin, la France ne croit plus à la Francophonie. Nos élites la présentent comme un passé perdu et considèrent que la modernité s'incarne dans la langue anglaise et la culture anglo-saxonne. Qui a entendu notre Secrétaire d'État à la Francophonie s'exprimer et qui connaît son nom ? À Dakar, lors du dernier Sommet de la Francophonie, le président Hollande n'a pas voulu et su amener les pays africains à se retrouver derrière un candidat africain pour succéder au président Diouf. Il a laissé les canadiens à la manœuvre faire élire, par défaut, Mme Jean. Ce n'est pas cette dernière qui est en cause, mais cette mauvaise manière faite à l'Afrique va laisser des traces. De plus, qui croit sérieusement que le Canada a une ambition pour la Francophonie ? Mais quand la France divise par quatre ses contributions volontaires à l'OIF, elle perd toute crédibilité.

Répondre à un besoin et à une demande

Il existe pourtant un besoin et une demande de Francophonie. La diversité culturelle nécessaire à la mondialisation, qui caractérise le XXIe siècle, passe par la diversité linguistique. L'espagnol, l'arabe ou le chinois se développent. Le français est en développement en Chine ou au Brésil. La Chine, par exemple, encourage la création de classes francophones dans certains de ces lycées. La Francophonie peut être une donnée forte dans le monde de demain. La France, qui ne sera jamais toute la Francophonie mais sans qui la Francophonie ne peut exister, doit retrouver une ambition francophone. C'est essentiel et urgent. Là encore notre désengagement est grave et aura des retombées négatives sur notre influence dans le monde comme sur le plan économique. On le voit de plus en plus avec les étudiants francophones qui vont d'abord dans des universités anglophones, américaines en premier lieu, et seulement par défaut en France. Les enfants des Africains qui ont étudié en France s'inscrivent désormais dans les universités américaines, canadiennes, mais aussi chinoises. La Chine cherche à corriger son image en Afrique en multipliant les bourses destinées aux étudiants africains.

Les projets de relance de la Francophonie ne manquent pas. Michel Guillou a, dans de nombreux ouvrages et articles, présenté à de multiples reprises des propositions concrètes. Moi-même, alors Représentant personnel du président de la République pour la Francophonie, j'ai rédigé à l'intention du président Nicolas Sarkozy un rapport suggérant une politique volontariste pour donner corps à la Francophonie. Plus récemment, et toujours dans le même esprit, Pouria Amirshahi, député socialiste représentant les Français de l'étranger, a remis un rapport contenant une vraie stratégie déclinée en propositions concrètes et d'une réelle faisabilité. Citons également le rapport de Jacques Attali sur la Francophonie économique qui ouvre des perspectives intéressantes. Tous ces rapports, toutes ces propositions sont restées lettre morte quel que soit le gouvernement en place, parce que nos dirigeants ne croient pas en la Francophonie Quand nos élites, quelles qu'elles soient, s'expriment en anglais hors de France mais aussi en France, quand on encourage nos universités et écoles à développer des formations tout en anglais en France et à l'étranger, quand un récent rapport demandé officiellement par la France et l'Allemagne leur est remis en anglais par deux économètres réputés, l'un français et l'autre allemand, peut-on expliquer à d'autres pays que le français peut rester orne langue qui comptera dans les années à venir ?

La Francophonie, vecteur d'une pluralité souhaitée

Nous nous suicidons collectivement. Comment ne pas comprendre que derrière une langue, il y a des valeurs, une culture, du droit, une conception de la société ? Il ne s'agit pas de nous replier sur nous-mêmes, de refuser l'anglais que notre jeunesse doit parler, mais de s'inscrire résolument dans une stratégie de plurilinguisme, condition de la diversité culturelle, elle-même condition d'une mondialisation qui ne soit pas synonyme de constitution d'un melting pot entraînant la domination d'une langue et d'une culture. Rappelons que, dans l'histoire, ces situations n'ont jamais duré et ont toujours été source de conflits. Comprenons que si l'OIF, en dépit de son impuissance, rassemble autant d'États c'est parce que ceux-ci ne veulent pas d'une telle mondialisation et voient dans la Francophonie un vecteur essentiel de la pluralité souhaitée.

Il faut que la France se réveille. Je souhaite que Mme Jean le comprenne et ose interpeller les Français, leur dire que la Francophonie ne peut exister sans la France et nous demande de nous engager dans l'action multilatérale que représente l'OIF pour bien montrer que la Francophonie doit être un projet partagé. Quand on regarde TV5, quand on connaît l'action remarquable de l'université Senghor, à Alexandrie et dans ses campus externalisés dans des universités africaines, pour former des cadres des pays d'Afrique francophone, on mesure combien, avec des moyens limités, la Francophonie peut être traduite en actions concrètes dont les effets multiplicateurs sont importants.

Promouvoir la Francophonie à travers un projet global

La Francophonie politique, pour exister, a besoin de s'appuyer sur un projet global comprenant des volets divers (formation de professeurs de français avant tout à l'évidence, mais aussi, pour justifier et inciter à la demande de français, des volets culturels, économiques, sociaux, etc.) et quelques mesures symboliques parmi lesquelles l'idée d'un "visa francophone" - un espace Senghor comme il existe un espace Schengen-ne serait pas la moindre illustration.

La nouvelle Secrétaire générale de l'OIF, Mme Jean, a un chantier immense devant elle. Elle peut selon moi acquérir l'autorité et la légitimité que le contexte de sa nomination ne facilite pas en présentant aux États membres un projet pour la Francophonie dans le contexte de mondialisation de ce début du XXIe siècle. Qu'elle n'hésite pas à bousculer, à se faire entendre. Mme Jean aura-t elle la volonté de consacrer le temps nécessaire à la réalisation d'un tel projet ? Je sais que beaucoup sont prêts à répondre à un tel appel. Sachons que c'est la dernière chance de la Francophonie. Si rien ne se passe, l'OIF deviendra un cadre creux et beaucoup en tireront les conséquences en recherchant ailleurs les lieux au sein desquels ils pourront inscrire la diversité nécessaire au maintien de leurs identités nationales et culturelles.

Quelques propositions concrètes autour desquelles ce projet global pourrait être construit sans prétendre que ceci soit exhaustif ni soumis à critiques ! Sans hiérarchiser telle ou telle action, inscrire, comme indiqué, la Francophonie comme acteur d'une mondialisation plurielle. À cette fin, proposer à l'UNESCO d'ajouter à la convention sur la diversité culturelle un protocole relatif à la diversité linguistique, créer une Agence francophone pour promouvoir nos "produits" culturels, mettre en place une Fondation de la Francophonie, jouer la carte des coopérations décentralisées en multipliant les actions entre collectivités locales, etc. Passer d'une stratégie de rayonnement à ce qu'il ne faut pas hésiter à appeler une stratégie d'influence avec le développement de la politique audiovisuelle francophone, créer un portail de la Francophonie numérique", avoir une ambition d'une E-Francophonie propre, fonder une Agence francophone de l'éducation (paradoxe aujourd'hui : on a, avec l'Agence universitaire de la Francophonie, un opérateur spécifique pour l'enseignement supérieur, alors qu'il n'existe rien afin de développer en primaire et au secondaire l'enseignement du français, établir le vivier de francophones pour l'enseignement post bac !), créer un Erasmus francophone (encore une mesure concrète qui serait fortement symbolique pour les jeunes de la réalité de la Francophonie), multiplier les événements francophones dans le monde, etc. Ces quelques exemples visent à montrer qu'il serait facile de construire un véritable projet pour la Francophonie, s'il existait une volonté politique.

Le temps est venu d'une troisième Francophonie

La priorité, pour la Secrétaire générale de l'OIF, Mme Jean, est de "réveiller" la France, d'interpeller nos gouvernants, nos élus, nos élites, afin de leur faire comprendre que, si la Francophonie ne se réduit pas à une politique uniquement française, elle n'a pas de sens, de légitimité, de crédibilité sans un engagement fort, multilatéral, de la France, pour lui donner corps. Mais, interpeller la France n'est pas suffisant, Mme Jean doit aussi savoir nous mobiliser autour d'un projet qu'elle porterait au nom de l'OIF. La France aura alors sûrement à cœur de s'engager dans une stratégie nationale au service de ce projet multilatéral, ce qui permettrait de le conforter. Ici encore, quelques suggestions, afin d'ouvrir un débat : inscrire dans notre Constitution que la République participe à la construction de la Francophonie dans sa double dimension d'espace géopolitique et d'espace de coopération et que le français est la langue du dialogue de l'aire géoculturelle francophone ; revisiter la loi Toubon de 1994 pour la renforcer ; créer auprès du Premier ministre un Haut-commissariat à la Francophonie ayant une autorité interministérielle ; introduire la notion de Francophonie dans les programmes scolaires ; créer, sur le modèle du service civique, des Volontaires de la Francophonie qui seraient déployés dans les pays membres de l'OIF qui souhaiteraient les accueillir ; multiplier les Maisons de la Francophonie du type de celle que j'ai modestement initiée à Lyon en 2008 ; créer un Institut des hautes études de la Francophonie, dont la préfiguration est l'Institut de la mondialisation et de la Francophonie qu'a su développer, au sein de l'université Lyon III Jean Moulin, le recteur Michel Guillou. On le voit, le chantier est vaste tant au plan de la Francophonie multilatérale que pour la France.

Je souhaite la bienvenue à Mme Jean et surtout bon courage ! Si elle a la volonté de conduire l'Organisation qui lui est confiée sur la voie d'une Francophonie ouverte, renouvelée, ambitieuse, je suis certain qu'elle parviendra à rassembler autour d'elle tous ceux qui voient dans la Francophonie un espace de solidarité et de partage.

Après une première Francophonie liée à la période coloniale, une seconde Francophonie humaniste inspirée par Léopold Sedar Senghor, le temps est venu d'une troisième Francophonie politique, économique et culturelle, dont l'ambition sera de construire un pôle d'équilibre et de régulation de la mondialisation. Mme Jean voudra-t-elle endosser et mettre en œuvre cette troisième Francophonie ? Si oui, la Francophonie a un vrai avenir ; si non, elle est réellement en péril.

Christian Philip


Christian Philip est professeur à l'université Lyon III, ancien recteur ancien recteur des académies de Montpellier, Reims et Clermont-Ferrand, ancien député du Rhône, ancien premier adjoint de la ville de Lyon, spécialiste des questions d'éducation et des institutions européennes. Il a également occupé les fonctions de directeur de cabinet de François Fillon, alors ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, ainsi que de représentant personnel du président de la République, Nicolas Sarkozy, pour la Francophonie.


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