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nouvelles/carrefour-city.jpgCarrefour city ! - par Jean-Pierre Busnel le 20/11/2009 - 09:47

Carrefour city (sic !)

Après les supermarchés Carrefour Market, voici les Carrefour city. Non loin de mon domicile, à Rennes, il y avait un magasin dit Marché Plus (une enseigne française de supérettes de proximité appartenant au groupe Carrefour). Ledit magasin vient d'être débaptisé au profit de Carrefour city. C'est très certainement le sort qui attend les autres supérettes du même nom (environ 400 en France). Désigner un commerce quelconque, en France, par deux mots français, voilà qui est devenu intolérable pour un groupe multinational. Peu importe que la société commerciale en question (la filiale) soit de droit français et ait, en l'occurrence, son siège à Évry. Les mots français doivent disparaître.

Ce raz-de-marée de l'anglicisation, imposée par les milieux d'affaires et qui ne répond à aucune demande des consommateurs, n'est possible que parce qu'il ne rencontre pratiquement pas d'opposition dans le grand public. Pourtant, de l'actuel "débat sur l'identité nationale", il ressort clairement qu'une très large majorité de citoyens français se dit très attachée à sa langue natale. Ainsi, parmi d'autres sondages, selon celui que CSA a publié récemment dans le quotidien Aujourd'hui en France sur ce thème, 80 % des sondés placent en tête la langue française parmi "les éléments importants qui constituent l'identité de la France ", dans la catégorie "très important", devant  la République (64%), le drapeau tricolore (63%), la laïcité (61%), les services publics (60%) et la Marseillaise (50%). Notons que ce sondage a oublié de mentionner la constitution. Rappelons, pour mémoire, que la République française comporte désormais quatre attributs constitutionnels : une langue avec le français, un emblème avec le drapeau tricolore, un hymne national avec La Marseillaise, et une devise avec "Liberté, Égalité, Fraternité" (on ajoutera, cela est moins connu, que l'art. 2 de la Constitution mentionne également un "principe" : "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple").

Les Français en général éprouvent toujours un fort sentiment d'affection pour la langue héritée de leurs ancêtres (le premier dictionnaire de l'Académie française, avant la Révolution, donc, définissait excellemment la nation comme étant l'ensemble "des habitants d'un même État qui vivent sous les mêmes lois et usent d'un même langage"), mais le problème est qu'ils n'ont, sauf exception, absolument pas conscience des grands périls qui la menacent. Il est vrai que leurs dirigeants politiques ne font strictement rien pour les sortir de leur torpeur, de leur apathie. Au contraire, ils donnent l'impression de se résigner à son abandon progressif au profit de l'anglais - sinon même de le souhaiter - et semblent se soucier bien d'avantage de "l'apprentissage des langues étrangères" (c'est-à-dire en fait de l'anglais) par les élèves et les étudiants que de celui du français.

Cet attachement de la très grande majorité des Français à leur langue ne saurait surprendre. Ce sont les élites (surtout économiques et politiques, les secondes, mondialisation néolibérale oblige, étant à la remorque des premières), qui jouent résolument contre elle. Ce faisant, elles sont en divergence totale avec cette majorité, sur ce terrain comme sur bien d'autres. Mais cela ne saurait les faire douter. Sûres d'elles-mêmes, prétendant incarner la sacro-sainte "modernité", convaincues de leur supériorité sur le commun des mortels, il leur revient de lui montrer les voies de la "réforme", du "progrès" et de l'avenir. Si la société est animée d'une sorte de mouvement brownien, comme en chambardement et en chantier permanent, où tout est sans cesse remis en cause, c'est notamment parce qu'un même serment de "rupture" avec tout ce qui est "vieux", avec tout ce qui n'est pas "nouveau", avec tout ce qui vient du passé les unit. "Le pire est désormais d'apparaître en héritier" (Francis Brochet, dans La Grande Rupture, aux éditions du Toucan).

Dans un "mémoire présenté au Roi" (remarquablement écrit) relatif aux "administrations provinciales", Turgot (1727-1781), contrôleur général des finances de 1774 à 1776, évoquant l'inquiétante montée des récriminations contre l'impôt alors que la situation des finances publiques était désastreuse, écrivit à Louis XVI ces mots qui sont passés à la postérité : "on dirait que Votre Majesté est en guerre avec son peuple". Aujourd'hui, on a, décidément, parfois le sentiment que les élites dirigeantes, ou du moins bon nombre d'entre elles, sont parties en guerre contre la langue du peuple.
Jean-Pierre Busnel


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