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Nouvelles
nouvelles/lazard.jpgDes linguistes pour l’usage du français - par Gilbert_Lazard le 17/12/2009 - 09:29
Le Professeur Lazard pour l’usage du français

Pour l’illustration du français, un linguiste s’adresse à ses collègues.
Le Professeur Gilbert Lazard, membre de l’Institut de France, Académie des Inscriptions et Belles Lettres,
saisi de vertige devant l’abîme du tout-à-l’anglais, adresse une lettre à ses collègues.
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Des linguistes pour l’usage du français
par le Professeur Gilbert Lazard

Depuis quelques années une habitude se répand insidieusement, dans les colloques de linguistique, nationaux ou internationaux, organisés sur le territoire français: c’est de mener les débats exclusivement en anglais, même quand les participants sont majoritairement francophones.
Ce comportement est déplorable à tous égards: il est illégal, injuste, immoral et inutile.

1) Il est illégal. Le français est, selon la constitution de la République française, la langue de la République, et la loi Toubon interdit d’en exclure l’usage dans les congrès, colloques et autres rencontres scientifiques qui se tiennent sur le territoire national.

2) Il est injuste. Il exclut des débats les francophones, notamment étudiants, qui ne possèdent pas une maîtrise suffisante de la langue anglaise. Cette exclusion est évidemment scandaleuse,

3) Il est immoral. Nous devons, par patriotisme bien compris, affirmer la dignité de notre langue Elle est riche d’un glorieux passé et traditionnellement porteuse de valeurs universelles. La négliger au profit d’une autre dans notre activité professionnelle est contribuer à la réduire, à terme, à l’état d’un idiome local limité aux usages domestiques. D’autre part, la francophonie est largement répandue hors de France, comme langue maternelle ou langue seconde, instrument de culture et de communication. Cette situation nous impose le devoir impérieux de donner le bon exemple à tous les francophones.

4) Il est inutile. L’usage de l’anglais est ordinairement suscité par le désir d’acquérir de la notoriété internationale. Cette ambition est légitime, mais le meilleur moyen de la satisfaire est de produire des travaux de grande qualité. Espérer y parvenir par le choix d’une langue étrangère est illusoire, car l’expérience montre que les linguistes anglophones sont peu portés à tenir compte des travaux de ceux qui n’appartiennent pas à leurs cercles, qu’ils s’expriment en français ou en anglais.

D’autre part, — considération également fondamentale — le tout–anglais n’est pas favorable au développement de notre discipline, car il aboutit en fin de compte à l’appauvrir. En effet, la langue n’est pas neutre. Elle l’est peut-être dans les sciences de la nature, où tous les chercheurs utilisent les mêmes concepts et parlent donc, quelle que soit la langue, le même langage. Il n’en va pas de même dans les sciences humaines : la langue y convoie inévitablement des formes de pensée, des façons d’aborder les problèmes et même de les concevoir, qui dépendent d’une tradition. Il y a en linguistique des traditions différentes, également honorables. Cette diversité est une richesse, source de fécondité. La tradition européenne, inspirée surtout par l’influence de Saussure et du Cercle de Prague, est très différente de la tradition américaine, qui reste fortement marquée par celle de Chomsky, même chez ceux qui s’en écartent. User de l’anglais exclusivement, c’est, à plus ou moins brève échéance, adopter les manières de penser des écoles dominantes, c’est-à-dire de la tradition américaine ; c’est nous priver de ce que peuvent apporter d’autres orientations, qu’on peut juger au moins aussi prometteuses.

Il importe naturellement que les linguistes français et francophones ne se coupent pas de ce qui se fait à l’échelle mondiale, mais au contraire y participent pleinement. Il faut  évidemment qu’ils se tiennent au courant des recherches menées ailleurs et, inversement, qu’ils fassent connaître leurs résultats le plus largement possible par les moyens appropriés. Mais cela n’implique pas qu’ils renoncent à leur langue : au contraire, elle leur facilite la tâche, accroît leur productivité et leur ouvre la possibilité de situer leurs travaux au plus haut niveau international.

Quelle attitude adopter dans la pratique pour concilier le respect de la langue française et la nécessité de l’intercompréhension ? On propose les règles suivantes:

- L’annonce et le programme de chaque colloque organisé sur le territoire français doivent toujours mentionner le français parmi les langues admises.
- Le programme des communications est publié  dans les mêmes conditions en français et éventuellement d’autres langues.
- Les participants français s’expriment oralement en français. En cas de nécessité, ils peuvent distribuer ou afficher une traduction ou un résumé de leur communication en anglais ou autre langue.
- Les participants étrangers sont invités à communiquer en français, si possible.  En cas de nécessité, ils s’expriment en une autre langue, mais doivent alors distribuer ou afficher une traduction ou un résumé en français.

NB. — Les considérations qui précèdent s’adressent aux linguistes francophones. Mais il va de soi qu’elles sont également valables mutatis mutandis pour ceux de tous les pays non anglophones, en particulier des divers pays européens. Que les chercheurs allemands s’expriment en allemand, les chercheurs italiens en italien, etc. La recherche en linguistique ne peut qu’y gagner.

Extraits du rapport adressé au Parlement par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (2009) :
• P. 58. « L’article 6 de la loi [du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française] impose aux organisateurs français de manifestations, congrès ou colloques internationaux se tenant en France, trois obligations :
> tout participant doit pouvoir s’exprimer en français ;
> les documents de présentation du programme doivent exister en français ;
> les documents préparatoires ou de travail remis aux participants doivent faire l’objet d’un résumé en français… »
• P. 62. « Faire d’une seule langue le réceptacle du savoir scientifique, c’est accroître les risques de dogmatisme et conduire à un appauvrissement de la qualité des travaux. Est ainsi apparue la nécessité d’encourager une plus grande diversité linguistique dans la recherche scientifique. »
 
Professeur Gilbert Lazard, membre de l’Institut de France
Académie des Inscriptions et Belles Lettres



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