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nouvelles/lcl-student.jpgCitoyens du monde ! - le 19/11/2010 - 23:23 par JeanPierre_Busnel

Citoyens du monde !

La banque LCL (autrement dit Le Crédit Lyonnais, désormais filiale du Crédit agricole) mène actuellement une campagne publicitaire pour une carte bancaire destinée aux étudiants. Elle est nommée "International student identity card", c'est-à-dire carte d'identité d'étudiant internationale (voir en pièces jointes une représentation générale de cette carte et de celle que lance actuellement LCL). Cette carte dite "ISIC" a été créée en 1968 (une date symbolique !) à la demande d'étudiants pour faciliter leurs déplacements, "pour lever les barrières à la mobilité en minorant les dépenses obligatoires dans plusieurs domaines (transports, assurances, achats divers, etc.".
S'agissant donc d'une carte internationale de paiement et de services réservée aux étudiants, évidemment à caractère commercial (réseau Mastercard dans le cas évoqué ici), il est curieux de trouver le mot "identity" dans sa dénomination. On ne voit pas bien, en effet, en quoi une banque commerciale serait habilitée à délivrer un titre d'identité.

Ladite carte étant internationale, qui plus est destinée aux étudiants, on ne saurait évidemment la dénommer en français (sinon en mode mineur, en petits caractères). Ce serait risquer de compromettre son succès commercial. Voilà qui ne peut manquer de plaire à Mme Valérie Pécresse, de nouveau ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui rêve d'angliciser l'enseignement supérieur en France. On sait que ce sont les écoles de commerce qui, naturellement, montrent la voie en la matière.
Mais on a appris récemment que des écoles maternelles commençaient, elles aussi, à se joindre au mouvement. Grâce à Mme Rachida Dati, en effet, maire du VIIème arrondissement de Paris (depuis mars 2008), les bambins de sept écoles maternelles de ces beaux quartiers vont recevoir des cours d'initiation à l'anglais (par des étudiants de l'Université américaine de Paris). L'ancienne ministre a déclaré à la presse qu'il y avait une très forte demande des parents à ce propos. Nous n'en doutons pas un seul instant. Dans les milieux aisés, privilégiés, les certitudes qu'un avenir existe encore pour la langue française ont quasiment disparu, comme, d'ailleurs, les remords et les regrets que le reniement de ce superbe héritage culturel pourrait leur inspirer. D'où le souci de beaucoup d'instruire leur progéniture, aussi tôt que possible, dans la langue dominante de demain, afin de lui donner les meilleures chances de se maintenir au sommet de l'échelle sociale. Dans son livre Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2000), le grand linguiste Claude Hagège fait observer que lorsqu'une langue est menacée dans une collectivité quelconque c'est toujours dans la classe sociale supérieure que se trouvent les individus les plus attachés à sa perte.

Les milieux d'affaires qui aspirent à la supranationalité néolibérale et qui œuvrent activement à l'avènement du (mythique) "village global" - c'est-à-dire d'un vaste marché unique qui ne reconnaît plus à l'échelle planétaire que le règne de l'argent, délégitimant les fonctions nationales de souveraineté, de régulation et de transfert - savent bien qu'il existe une culture mondiale de la jeunesse sous étroite hégémonie anglo-saxonne qui sert à merveille leur objectif. Ils ne manquent pas une occasion d'en tirer profit (une immense industrie est désormais vouée à la satisfaction des prédilections juvéniles, en particulier dans le domaine de la musique rock et de ses dérivés), d'exploiter le penchant des jeunes gens pour la langue anglaise, seule capable, à leurs yeux, de satisfaire leur goût pour le nomadisme, de favoriser leur promotion sociale, celle de Wall Street et de l'élite marchande qui les fascinent, celle de la grande réussite financière à laquelle ils sont invités à aspirer. Ils aiment beaucoup, même en France dans la conversation courante, faire usage (et étalage) de mots anglais.
C'est, à leurs yeux, le signe de l'excellence, de la nouveauté, de la modernité, de l'avenir, de l'ouverture aux autres et au monde, mais aussi celui de leur supériorité sur leurs aînés. Si ces derniers témoignent encore, bien que fort timidement en général, d'un certain attachement à leur langue maternelle, ce ne peut être que par une sorte de repliement sur soi passéiste, de "frilosité" rétrograde, de "crispation identitaire" d'un autre âge. Ces jeunes gens ne se disent-ils d'ailleurs pas, d'ores et déjà, "citoyens du monde" ?

Jean-Pierre Busnel


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